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  • L’armateur, sa villa et l’or du Kaiser : une légende urbaine à Saint Marc

    Depuis quelques années, la promotion pour la location d’une villa à Saint-Marc se fait en partie sur l’histoire imaginée à propos de l’un de ses anciens propriétaires.

    Il y a matière à rire, tant le récit est une ficelle trop grosse pour être prise comme véridique par des gens réfléchis, mais le rêve d’aventure et de mystères l’emporte souvent sur la réalité. Or, cette histoire absurde a été reprise pour véridique par diverses personnes, et se trouve maintenant dans les pages d’un ouvrage publié il y a quelques semaines.

     

    François Estier

     

    La légende concerne François Léon Adolphe Henri Estier, né le 15 février 1889 à Marseille.

    Son père, Henri Nicolas Estier (1862-1928), était un self-made-man devenu armateur en association avec ses frères. Il fut président de plusieurs compagnies maritimes, conseiller du Commerce extérieur, membre du Conseil Supérieur de la Marine marchande, et fut officier de l’Ordre de la Légion d’Honneur.

    François Estier fut intéressé aux affaires paternelles. Le 20 octobre 1913, il épousa à Paris Odette Léonie Journet[1], dont le père, toulousain, décédé en 1902, avait été ingénieur en Chef des Ponts et Chaussées, et dont la mère était une Blavier, famille angevine qui possédait à Saint-Marc les villas Géorama et Stella Maris Ave

    François fut envoyé au front en 1914. En mai 1915 il fut grièvement blessé à la tête à Tracy-le-Val[2]. Il revint de la guerre avec des séquelles qui jouèrent sur son esprit. Sa convalescence fut longue, et se déroula en partie à Saint-Marc, en la villa Stella Maris Ave. Le lieu lui fut doux, et il acheta un chalet, La Brise, situé sur la falaise à la sortie du bourg. Odette se distrayait en pratiquant le golf au Pouliguen et à La Baule.

    Remis sur pieds, François réintégra les affaires paternelles, devenant armateur à son tour, gérant et président de différentes sociétés, à Marseille, à Lorient, au Havre, et à Dunkerque. Personne discrète, comme le sont les gens nés riches, et en l’occurrence extrêmes riche dans son cas, il vivait sans ostentation la plupart du temps à Paris, et était un redoutable homme d’affaires qui fructifia ses avoirs dans nombres de secteurs liés à la mer. Ces réussites lui attirèrent des inimitiés, dont celle de l’écrivain Claude Farrère, qui publia, dans le quotidien Demain un roman pamphlet intitulé 100 millions d’or.

    La trame de ce roman est construite autour de deux petits armateurs qui cherchent à récupérer de l’or appartenant au Kaizer, perdu au fond de la Mer du Nord dans le naufrage d’un paquebot néerlandais torpillé en 1916. L’un des armateurs est modelé sur François Estier, qui est dépeint comme un affreux individu, dont Farrère accentue la cupidité en mettant en avant la judéité de sa mère (la mère de François était en effet née juive, fille d’un bijoutier). L’autre personnage est la caricature d’un armateur de Dunkerque dont Farrère déforme le patronyme pour le renommer «Trouduc».

    Pour ce qui concerne l’or et le naufrage, il s’est inspiré du drame du SS Tubantia, un navire néerlandais torpillé le 15 mars 1916. Il courrait depuis l’Armistice, et plus exactement depuis que le Kaizer trouva refuge aux Pays-Bas, que ce navire eût dans ses cales pour 1 ou 2 millions en or, ayant appartenu au souverain allemand, qui cherchait envoyer une part de sa fortune à Buenos Aires, port de destination du Tubantia. Ledit or étant dissimulé dans des meules de fromage! Un trésor qui fut aussi prétendu constitué de livres sterlings «en liquide»…

    Cette histoire farfelue amena des sociétés britanniques, et une italienne, spécialisées dans la récupération d’épaves, et plus exactement de leurs cargaisons de métaux et charbon, à envoyer des équipes sur le lieu du naufrage entre 1931 et 1934, excitant au passage les journaux en mal de sensationnel.

    Le roman-feuilleton de Farrère fut publié en volume par Flammarion en janvier 1927.

     

    François et Odette :

     

    La blessure de guerre de François lui laissa des séquelles. Comme nombre de trépanés, il avait des sauts d’humeurs qui finirent par épuiser Odette. Elle obtint le divorce le 7 avril 1925[3].

    François se concentra encore plus sur ses affaires. Il obtint la concession du port de pêche de Lorient, à Ker Roman, en mars 1927, pour lequel il entreprit des travaux de grande envergure. Mais sa réussite en affaire ne pouvait le consoler du départ d’Odette. En avril 1926, il projeta volontairement sa voiture contre un arbre à la sortie d’Auxerre. Le choc fut si violent que l’arbre en fut déraciné[4]. François se trouva le corps lacéré de plaies profondes, mais survécu. Odette alla le retrouver à l’hôpital, et finit par le réépouser le 26 août 1927.

     

     

    La vie du couple reprit les habitudes passées. Le chalet de Saint-Marc redevient un lieu de vacances aimé où François se resourçait, tandis qu’Odette repratiquait à La Baule le golf. Ils étaient discrets, menaient une vie peu mondaine, et ne fréquentaient que peu de gens à Saint-Marc. Demeure uniquement de villégiature, le chalet était peu meublé, et ne contenait rien de précieux, ce qui laissa sans butin important le cambrioleur qui le visita en novembre 1934[5].

     

    En juin 1940, Odette et François fuirent Paris, comme deux tiers des habitants, à l’annonce de l’arrivée des troupes allemandes, qui entèrent dans la ville, déclarée ouverte, le 14.

    Le soir du 20 juin 1940, l’arrivée des Allemands fut annoncée (ils entrèrent dans Saint-Nazaire le lendemain). Le couple était à La Baule. Sur le chemin du retour à Saint-Marc, leur voiture fit, pour une raison inconnue, une embardée sur la route de Pornichet, peu avant l’entrée de Saint-Marc. Allant à vive allure, ils percutèrent un arbre et furent grièvement blessés. Le curé de Saint-Marc arriva avec le docteur, et il eut tout juste le temps de leur donner les derniers sacrements.

    Les corps furent ramenés à La Brise. La déclaration de décès se fit à Saint-Nazaire, avec mention de la mort sur le territoire de Pornichet. Les obsèques et l’enterrement se déroulèrent le 22 juin 1940 à Saint-Marc.

    Dans le contexte de l’invasion, les familles ne furent informées qu’un mois après de ces morts. Le faire-part fut publié dans Le Petit Provençal du 24 juillet 1940.

     

    Il a été prétendu que la mère de François aurait conservé la maison, et y serait venue y séjourner plusieurs mois durant des années. C’est là aussi une légende, la mère de François est décédée en 1944.

     

    La Brise changea plusieurs fois de propriétaires.

    En 1978, le romancier et ancien éditeur Léonce Peillard, qui s’était spécialisé dans les récits d’histoire maritime, publia Le trésor du Tubantia aux éditions Robert Laffont. Renseigné sur les sources d’inspiration de Farrère pour 100 millions d’or, il rédigea une histoire qu’il présenta comme authentique, rebrodant une légende autour du prétendu trésor, et en y incorporant nommément François Estier, en prétendant que sa mort, accidentelle, était un attentat allemand…

    Le livre a eu un certain succès. Il était dans l’esprit d’autres qui racontaient que l’or d’Hitler avait coulé dans un sous-marin au large des côtes argentines… En 1979, Alain Decaux s’empara du sujet pour son émission, Alain Decaux raconte, sur Antenne2, une émission grand public à forte audience à une époque où il n’y avait que trois chaînes de télévision. Une émission dont les historiens reconnaissaient qu’elle était souvent composée d’absurdités, à l’image de certaines théories de son présentateur dont les livres étaient déjà contestés de son vivant.

     

    Toutes ces légendes auraient dû être oubliées, dénoncées comme des inventions littéraires, mais le sensationnelle et le rêvent font profit. On est en droit de se demander quand quelques énergumènes viendront faire des trous dans le jardin du chalet avec des pelles à la recherche de l’or du Kaiser!

    Ajoutons pour finir, que la photographie présentée comme celle de François Estier sur le site de location du chalet (om il ets orthographié Hestier), n'est pas François : c'est un portrait de l'aviateur Sydney Sippe, qui n'a aucun lien avec le lieu ! 

     
     
     
     

    [1] Fiançailles avaient été annoncés dans Le Figaro du 18 septembre 1913.

    [2] Excelsior du 21 mai 1915.

    [3] Mention marginale dans l’acte de mariage.

    [4] Excelsior du 18 avril 1926.

    [5] Le Courrier de Saint-Nazaire du 17 novembre 1934.

  • Des pièces chinoises dans le cimetière

    En 1896, la destruction de la vieille église entraîna le curage du terrain de son cimetière qu'on appelait «  le petit cimetière ». Huit convois par chariot transportèrent les ossements jusqu'au Cimetière de Toutes-Aides1. Dans les gravats il fut trouvé des pièces asiatiques. Quelques-unes furent ramassées par les ouvriers.

     

    A la fin des années 1950, Fernand Guériff, alors en pleine rédaction de son « Historique de Saint-Nazaire », rencontra monsieur Georges Cavaro, dont le père lui avait légué des pièces ramassées en 1896. Les idéogrammes furent alors traduits à sa demande par monsieur Bayle, présenté par F. Guériff comme un expert. Un article parut à ce sujet dans L’Éclair du 7 décembre 1960, dans le cadre de la promotion du livre « Historique de Saint-Nazaire » dont le premier tome venait de paraître. La découverte de ses pièces n'est pas mentionnée dans le Tome I, ni dans le Tome II, en dehors de l'article nommé, il n'existe à notre connaissance que pour seconde mention de cette découverte que celle faite à nouveau par Fernand Guériff en 1987 dans l'ouvrage «  le Vieux Saint-Nazaire », qui précise qu'on trouva aussi des « demi-tournois Louis XIII ». Guèriff se trompait dans la désignation de ces monnaies du règne de Louis XIII, il s'agit de Double Tournois, pièce de cuivre d'un diamètre de 18mm. Concernant les pièces asiatiques, Guériff se trompe encore quand il écrivait qu'il s'agissait de « sapèques chinoises de la fin du 18e siècle, frappées par l'Empereur Ming Mang ». Si ces pièces en laiton2 sont bien des monnaies frappées pour l'empereur Ming Mang,(25 mai 1791 - le 20 janvier 1841), il faut en réalité savoir que l'Empereur en question était souverain du Viêtnam, état fondé en 1802 par son père, et qu'elles ne sont pas des sapèques. Ming Mang régna du 14 février 1820 jusqu'à sa mort. Les pièces décrites par Guerriff en février 1960 sont toutes du même modèle. La mesure de 25mm de diamètre, la mention d'une frappe sur les deux faces, du nom de Ming Mang et de celui de Hanoï, nous font identifier ces pièces comme étant des monnaies frappées en 1837 d'une valeur de 60 đồng.

     

    Guériff a prétendu que le petit-cimetière fut désaffecté au profit de celui ouvert dans l'ancien jardin de la Porterie, c'est-à-dire l'actuel cimetière de la Briandais rue de la Paix. Ce n'est pas exact, on incita les familles nazairiennes à enterrer leurs morts à l'extérieur de l'enceinte de la ville, mais nombre y possédait encore une concession. Les inhumations s'y maintinrent jusqu'à la désaffection progressive de l'église décidée en 1867. A l'époque les lieux d’inhumations dépendaient du Conseil de fabrique. Le corps avec lequel furent enterrées ces pièces le fut donc après 1837 et avant 1867. Guerrif se demanda si on avait enterré un marin qui les aurait rapportées de voyage ou avec un voyageur asiatique. Aucun registre ne mentionne d'asiatique mort ou inhumé à Saint-Nazaire. Il faut tenir compte aussi que le Vietnam était un pays fermé aux européens, la France tenta plusieurs fois de rentrer en contact commercial, mais cela lui fut toujours refusé. En 1838, la frégate L'Artémise qui accomplissait depuis 1837 un voyage autour du monde, mouilla sur les côtes du Vietnam. Il n'y eut officiellement pas de contact sinon quelques échanges de marchandises auprès des commerçants du port de Đà Nẵng. On sait que le navire, rentré en France en 1840, avait à son bord des marins embarqués au Croisic. Or un nom n'est pas inconnu à Saint-Nazaire, celui de Jean-Joseph Rio. Il n'est, semble-t-il, pas mort à Saint-Nazaire, mais y avait de la famille, peut-être l'explication se trouve telle dans la mémoire de la famille Rio. Mais pourquoi avoir enterré des pièces dans le cimetière ? Cette coutume remonte à l'antiquité, on plaçait des pièces dans la bière pour que le mort puisse payer son voyage dans la charrette de l'Ankou.

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    1 Cimetière ouvert le 1er juin 1893.

     

    2 Guériff ne mentionne pas la matière dans ses textes.