Les Nazairiens se souviennent du Sultana du Petit-Maroc, proclamé le 13 juillet 1930, avec le débarquement de son Sultan venant par la mer prendre possession de ses États, une histoire que nous avons retracée le 24 juillet 2018 (http://saint-nazaire.hautetfort.com/archive/2018/07/22/le-petit-maroc-histoire-d-un-nom-6067779.html ) ; mais cet État n’est pas le premier à faire sécession à Saint-Nazaire. Il faut en effet précédé par la République de Cardurand, dont le prince Président, Emmanuel Ier, vient saluer le Sultan du petit Maroc le jour de sa proclamation comme souverain.
Emmanuel Ier devient président, puis prince-président, à la suite d’un coup d’État le 9 juillet 1925, qu’annonça L’Avenir de Saint-Nazaire dans son numéro du 10 juillet 1925 :
UN COUP D’ETAT
Des événements graves se déroulent dans un quartier de notre ville d’heure en heure des décisions énergiques précisent la situation, Cardurand est depuis hier une République indépendante, Le gouvernement vient de décréter :
Article premier. Le 17 juillet al matin (vieux style), le drapeau de la République sera hissé sur le château d’O construit dans le parc présidentiel,
Article 2. Le 17, à 21 heures, l’Avant-Garde Républicaine organisera une énorme retraite aux flambeaux.
Article 3. Le samedi 18 juillet, à 20 h. 30, les fils de Cardurand, groupés en Association Amicale Gambetta, donneront un grand concert artistique avec des vedettes en chants lyriques, comiques et en danses 40 musiciens
Buffets, kiosques, garage, Entrée populaire 2 francs. On belottera.
Article 4. Le 19 juillet, les citoyens de Cardurand organiseront des réjouissances dans tout le quartier. A 16 h. 30, la musique jouera dans la cour de l’Ecole. Une exposition de gravures artistiques sera installée par le maître Eveillard dans les classes de Gambetta et pourra être visitée gratuitement.
Article 5. Le 19, à 20 h. 45, les citoyens donneront un concert sportif, comique of musical pour 20 sous, On re-belottora.
Article 6. Le mardi 21, à 21 heures, Grande séance cinématographique populaire en plein air à 20 sous. S’il pleut, la séance aura lieu à l’Athénée,
Article 7. Le mercredi 22 juillet, à 21 heures, concert musical par l’Harmonie de Méan-Penhoët, bal avec bataille de confettis Orchestre Grosjean-Gaité. Entrée : 0 Fr. 50.
Article 8. La Maison Bourdy placera 2.000 chandelles. La maison X installera 3.500 places assises. L’Amicale Campan installera et tiendra les kiosques. Les confettis seront autorisés pour les bals des 18, 19 et 22 juillet,
Article 9. Une série comique fera rire les ci-devants jusqu’à ce que mort s’en suive.
Article 10. Tous les concerts auront lieu dans la cour de l’Ecole Gambetta.
Fait au Château d’O de Cardurand le quintidi de la 1″ décade de Messidor An 1.
Le Président, EMMANNEL

Emmanuel Ier, photographie Studio A. Rebin[1], vers 1930.

Sceau de la République de Cardurand
La République de Cardurand était une association collaborant à l’amicale de l’école de filles Campan et à celle de l’école de garçons Gambetta, elle tenait ses réunions dans l’enceinte de cette dernière.
Jusqu’à la Seconde-Guerre mondiale, elle organisa chaque année, le samedi le plus proche du 9 juillet, des spectacles et un bal, en association avec la kermesse de l’Amicale Campan.
Emmanuel Ier se nommait Emmanuel René Marie Bersihand (Saint-Nazaire, 5 juillet 1896 – 27 septembre 1960 Saint-Nazaire), et était mécanicien de marine 1918, puis navigateur pour l’entreprise de transport de charbon franco-marocaine Flamogène en 1931. Son père, originaire d’une famille d’artisans et de cultivateurs de Donges, était chauffeur pour une compagnie maritime. Emmanuel épousa le 10 mars 1933 à Saint-Nazaire avec Amélie Marie Hoguet ; dont il divorça le 28 mai 1947 devant le Tribunal de Saint-Nazaire. Le couple vivait au 16 rue de Cardurand, et eut pour enfants :
1 Amélie née à Saint-Nazaire en 1914
2 Pierrette Louise Eugénie Renée (Saint-Nazaire, 18 novembre — 27 décembre 2013 La Baule-Escoublac) épouse de Aimé Jean Similien Belliot (1912-1990)
3 Renée Léone (Saint-Nazaire, 20 janvier 1923 – 15 juin 1980 Sèvres)
4 Emmanuelle Pierrette Constance (Saint-Nazaire, 18 décembre 1930 - 28 mars 1997 Guémené-Penfao)
La République de Cardurand avait deux vice-présidents : un dénommé Lebot, et Julien Langlais (né en 1876 à Issoudun), chaudronnier qui habitait au 648 rue de la Matte avec son épouse Clèmentine (née en 1881 à Saint-Nazaire). Elle comportait aussi une série de ministres dont les noms ne nous sont pas parvenus. Nous pouvons cependant citer le secrétaire de l’association, Alexandre Louis Billard (Saint-Nazaire, 25 août 1892 – 29 mai 1983 Saint-Nazaire), quincaillier en 1914, puis employé aux Chantiers de Penhoët en 1931, marié en premières noces à Saint-Nazaire le 14 mars 1914 avec Reine-Françoise-Marie Le Guye, dont il fut veuf, il était remarié avec une prénommée Fernande (° Saint-Nazaire 1906) en 1931. Le couple vivait au 16 rue de Cardurand (dans le même immuable qu’Emmanuel Ier). Du premier mariage était née Fernande (Châtellerault 1917), et du second Simone (°Saint-Nazaire 1925). Le trésorier de l’association vivait lui aussi au 16 rue de Cardurand, et se nommait Louis Emile Civel (Le Gâvre 1er décembre 1873 – 10 avril 1939 Saint-Nazaire), époux de Clotilde Rosalie Marie Favoreau, (Sion-les-Mines 1880 – 1er janvier 1931 Saint-Nazaire), dont il eut deux fils et une fille, nés entre 1901 et 1909, qui firent souche à Saint-Nazaire et Trignac (sa fille Juliette, épouse Mahe fut institutrice).
René Guy Cadou, malgré tout la haine qu’il voua à Saint-Nazaire, a mentionné dans Mon enfance est à tout le monde (Jean Munier éditeur-imprimeur, 1969), comme un souvenir agréable, celui de la République de Cardurand :
« […] la place Marceau, qui était la plaque tournante d'un monde » et son cinéma Athénée, bientôt délaissé pour un autre adepte du tout nouveau cinéma parlant. Et puis un petit monde en soi, « les habitants du quartier, tous bons vivants, travailleurs des Chantiers de construction navale de Penhoët, des forges de Trignac, employés à l'hôtel de ville, boutiquiers et petits commerçants s'étaient groupés en une association libre, dite République de Cardurand. Cette république avait son président, ses ministres, sa fanfare; elle se déplaçait en autocar, donnait des fêtes. »
[1] Adolphue Rebin (1877-1961), photographe originaire de Malmaison, il avait d’abord été établi à Caen ; il s’établit au 36 rue Henri-Gautier en 1926 ; il évacua en 1943 à Saint-Brevin, puis en 1944 à Pornichet. Il cessa son activité en 1950.