Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Charles Beilvaire

  • Charles Beilvaire, un peintre nazairien oublié

     

    aVieuxmole.jpg

    Le vieux Môle, Charles Beilvaire, coll. Mahé.

     

     

    Quand on recherche des vues anciennes de Saint-Nazaire, on finit par trouver des dessins à la plume réalisés par Charles Beilvaire, représentant l'ancien bourg de Saint-Nazaire au 19e siècle. L'Ecomusée de Saint-Nazaire possède trois dessins au crayon et un dessin à la plume de cet artiste. Fernand Guériff a reproduit plusieurs dessins de Beilvaire dans son livre "Le Vieux Saint-Nazaire", édité aux Éditions Jean-Maris Pierre en 1987. Certaines de ces vues furent réalisées par Charles Beilvaire entre 1882 et 1886, d'après des dessins plus anciens, conservés par des particuliers, dont une série datant des années 1830. Le bombardement de Saint-Nazaire du 28 février 1943 a anéanti la maison de la famille Beilvaire, mais aussi de les collections de Charles, qui, outre ses œuvres personnelles, comportaient des documents iconographiques, des manuscrits, des publications, anciens concernant Saint-Nazaire, l'estuaire de la Loire, la Grande-Brière1, la marine à voile, et qui devaient servir à un fond muséal projeté par Charles Beilvaire. Cette destruction a entraîné au passage la disparition pure et simple de la mémoire collective Charles Beilvaire, qui pourtant fut de son vivant un artiste reconnu, tant au protectorat du Maroc où il fut en poste, qu'en Loire-Atlantique. On trouve encore des peintures, des dessins, des aquarelles, de Charles Beilvaire. Si ses marines du Maroc ne sont pas rares, ces marines de l'Estuaire de la Loire le sont presque devenues, et il est fort difficile aujourd'hui d'en trouver des originales, fort prisées des collectionneurs.

     

    Contrairement à ce René de Kervilers a écrit dans son ''Répertoire général de bio-bibliographie bretonne'', Charles Beilvaire n'est pas natif de Saint-Nazaire, mais de Paimboeuf, où sa famille avait fait souche. Charles Beilvaire expliqua dans la dernière interview qu'il accorda à R. Montaron dans L'Ouest Éclair du 17 décembre 1943, qu'il est arrivé à Saint-Nazaire à l'âge de deux ans.

     

    Généalogie :

     

    De son vivant Charles Beilvaire prétendit qu'il était issu d'un marin espagnol venu s'établir sur l'Estuaire de la Loire, mais en réalité les Beilvaire sont une famille de cultivateurs et de marins du pays de Retz, plus précisément originaire de la rive ouest du lac de Grand-Lieu.

     

    I° Jean-Antoine-Simon Beilvaire, né en 1778, marin, domicilier à Paimboeuf, époux d'Adele-Euphrosine Séjourné, née en 1801, d'où :

    II° Charles Victor Beilvaire, (Paimboeuf 18 janvier 1832 - 10 octobre 1891 Saint-Nazaire), matelot, il passa trois années aux Indes avant de revenir se marier au pays ; décoré de la médaille d'argent 2e classe de Sauvetage le 28 février 1884 ; époux d'Anne-Elisa Nicou, (elle serait d'après l'acte de mariage de son fils Jules, décédée à Saint-Nazaire le 22 janvier 1870, mais nous n'avons pas trouvé trace de l'acte) ; le couple aménage en 1863 à Saint-Nazaire, et s'établit rue Neuve, d'où :

    1° Charles-Julien, né à Paimboeuf le 15 décembre 1861, décède après décembre 1943, probablement à Fontenay-le-Comte chez son frère, chez qui il s'était réfugié ;

    2° Jules-François, (Saint-Nazaire 17 juillet 1867 - 23 juillet 1959 Fontenay-le-Comte), technicien de la marine ; marié le 26 mai 1889 à Fontenay-le-Comte avec Alida-Anna-Anais-Marie Videt, (° Fontenay-le-Comte 4 août 1872), fille d'Ernest Auguste Vinet, chapelier à Fontenay, et de feu Eloïse-Marie-Augustine-Adèle Poupin, (+ 6 novembre 1874 Fontenay-le-Comte), d'où un fils qui hérita des droits de son oncle.

     

    Biographie :

     

    charles.jpg

    Charles Belvaire, photographie publiée dans la revue ''France Maroc''  de mars 1925.

     

     

     

    Charles-Julien Beilivaire a donc pris en 1863 le bac à Mindin avec ses parents depuis Paimboeuf où il est né le 15 décembre 1861, pour emménager à Saint-Nazaire rue Neuve. Cette maison fut celle de sa vie, son frère y est né, ses parents y sont morts. Le port de Saint-Nazaire était alors tout neuf ; R. Montaron dans son interview de Charles Beilivaire pour L'Ouest Éclair du 17 décembre 1943, nous rapporte à ce sujet, à travers les souvenirs de Charles Beilvaire, que le port de Saint-Nazaire ne comportait alors qu'un seul bassin où « s'entassaient pêle-mêle jusqu' à 110 voiliers. Ils se tenaient si près les uns des autres qu'ils créaient comme un pont et que, sautant d'un bord à l'autre, le petit Beilvaire pouvait passer du quai Démange au quai du Commerce.

     

    nazaire port.jpg

    Le port de Saint-Nazaire en 1864, coll. Odoevsky Maslov.

     

     

    Son âme d'enfant, inconsciemment éprise d'art, s'émerveillait devant l'imagé aérienne et comme insaisissable de ces longs courriers aux voiles arachnéennes et qui frémissaient au souffle du large comme des ailes d'oiseaux. Aussi, dès qu'il put tenir entre ses menottes, un crayon, Charles Beilvaire commença à prendre des croquis. Ce n'était certes pas parfait, mais la fidélité y était incluse et, plus tard, elle devait servir à l'homme en plein épanouissement intellectuel, à reconstituer exactement tel vieux coin du ''Petit Maroc2'' ou encore tel gréement de trois mâts franc disparu. Son père, précisément, courait le grand large sur la dunette d'un de ces magnifiques bâtiments de la Marine en Bois. En ce temps-là, les records du ''Ruban Bleu'' n'existaient point... Chaque navire était tributaire du vent, des éléments comme ces mouettes incessamment balancées au-dessus des vagues et parcourant des distances considérables sans qu'on y prenne garde. Mon père, m'a confié M. Beilvaire, est resté trois ans aux Indes, avec lesquelles nous faisions jadis un gros commerce. Tous les voiliers ou presque qui fréquentaient le port de Saint-Nazaire, venaient de là-bas, avec leurs cargaisons d'épices et de fruits aux lourdes senteurs ou de sucre de Bourbon. Nous guettions leur arrivée au bout du môle. Nous reconnaissions de loin, de bien loin, à la limite d'horizon, le ''Penseur'', le ''Navigateur'',1' ''Epervier'', l' ''Isabelle'' ou encore le ''Persévérant'', à cause de leurs cacatois ou de leurs perroquets. Ceux-là appartenaient à la vraie Marine en bois. On saluait aussi le passage des ''guanotlers'', des trois mâts de 3.000 tonnes qui importaient en France le guano des îles Chiloé (Chili et Pérou). 3,000 tonnes !? Ça nous paraissait formidable !.. Je vis. un jour, aussi le plus grand voilier français '' La Victorine '', qui faisait un peu plus de 3.000tonnes et les deux ''France'', qui étaient des cinq mâts. Après les navires mixtes comme 1' ''Eugénie'', il y eût les bateaux à roues... C'était déjà l'avènement de la vapeur. La première unité qui relâcha à Saint-Nazaire fut le ''Nouveau Monde''. Il mesurait 105mètres de longueur, atteignait New-York en... 25 jours ! C'étaient, d'ailleurs, de mauvais bateaux qui ''engageaient'' par grosse mer. Et puis le progrès est venu... On a construit ''Normandie''... »

    Bon élève, il fit Ponts-et-Chaussées et fut reçu au concours de de 1882. Il fut affecté à l'emploie de conducteur des Ponts-et-Chaussées le 17 novembre 1882. Son premier poste fut à Saint-Nazaire en 1883 sur le chantier d'agrandissement du port, puis il intégra le Service des eaux dont il devint rapidement le directeur. Très intéressé par les arts, il se perfectionna au dessin, s'initia à l'aquarelle et à la peinture à l'huile. Il fonda avec monsieur Fouché la société de gymnastique et de tir ''La Nazairienne'', club sportif réservé aux hommes3. La fondation de ce club sportif et ses fonctions d'ingénieur lui valurent d'être décoré des Palmes académiques. Il fut élevé au grade d'officier académique en 1907 alors qu'il était membre de la commission du musée à Saint-Nazaire, institution qui fut inaugurée le 4 mars 1908. Charles Beilvaire était parfaitement intégré dans la vie nazairienne, sa position de conducteur des Ponts-et-Chaussées de première classe détaché au service de la ville faisait de lui une personnalité incontournable, mais un arrêté du 9 décembre 1909 le nomma dans le département de la Seine-Inférieure, au service de la navigation de la Seine (4e section). Ce changement de poste ne fut pas de son goût, il n'arriva pas à se faire à des amis à Rouen. Un arrêtés du 24 février 1911 il fut « mis en congé, hors cadres »4. Un décret du 15 mars 1911 l'autorisa à entrer au service de la Compagnie parisienne de distribution d'électricité, une société privée fondée en 1907. Il réintégra la fonction publique et fut nommé le 1er juillet 1920 à la sous-direction du Chemin de fer et Travaux publics du Maroc, puis le 23 janvier 1925, il obtint sa nomination au service détaché, sur ancienneté, puis par décret du 28 mars 1925 il est admis à faire valoir ses droits à la retraite, et cesse ses fonctions à la même date.

     

    Sans titre-2.jpgSans titre-4.jpgSans titre-3.jpg

    Exemples de marines peintent à Casablanca, publiées dans la revue ''France Maroc'' de mars 1925.

     

    R. Montaron nous apprends cependant qu'il resta onze années au Maroc, il ne revint dont à Saint-Nazaire qu'en 1931, avec «  350 aquarelles ». Le 7 mars 1932 il est fait officier de l'Instruction publique « pour services rendus aux arts ». Définitivement revenu à Saint-Nazaire, on le retrouve prenant part à partir de 1932 aux différentes manifestations de ''La nazairienne'', de l’École municipale de dessin, et du Groupe artistique de Saint-Nazaire. Le groupe fit d'ailleurs plusieurs fois acquisition de certains de ces marine peinte à l'huile pour constituer des prix à sa tombola annuelle, la dernière fois pour celle du 18 mars 1940... Il exposa aussi régulièrement dans la salle de l’École municipale de dessin au côté des autres membres du Groupe artistique, et collabore activement comme illustrateur au journal Le Courrier de Saint-Nazaire, journal locale, situé politiquement du côté la droite royaliste et catholique, à qui l'ont doit de nombreux articles et publications sur le patrimoine et l'histoire de la commune. En 1943 Charles Beilvaire a alors 82ans, Montaron rapporte : « après 60 années d'efforts patients, assidus et discrets, cet artiste allait enfin pouvoir constituer son Musée personnel et l'offrir à la ville de Saint-Nazaire ou — en attendant la fin des événements, à celle de Nantes — lorsque survint l'affreux bombardement du 28 février qui, en quelques secondes, anéantit toute l'œuvre réalisée. — J'étais parti la veille de la catastrophe — nous dit encore M. Beilvaire — le 27 février, mais je n'ai rien rien pu sauver, pas même mes violons, pas même mes papiers de famille... rien... et, à mon âge, cela revêt une signification douloureuse ! Je fus à Pont-Rousseau d'où je repartis pour Fohtenay-le-Comte que Je connaissais déjà depuis longtemps. J'y vins, pour la première fois, en 1880, afin de faire les études préliminaires à l'établissement de la voie ferrée Fontenay-Cholet. Comme vous voyez, ce n'est pas une nouveauté. » On perd ensuite sa trace, il est probablement décédé à Fontenay-le-Comte chez son frère.

     

     

    1 Sur la suggestion d'un ami, il proposa sa documentation brièronne à Anatole Le Bras pour qu'il en fasse une livre, qui accepta, mais peu après, déclaré forfait. Ce fut Alphonse de Chateaubriant qui fut chargé de cette entreprise et qui en fit le roman ''La Brière'' publié en 1923, Grand Prix du roman de l'Académie française, que, ironiquement, il n'illustra pas, et qui le fut pour sa réédition de 192, par un autre nazairien, René-Yves Creston.
     
     
    2 Cette appellation saugrenue de '' Petit Maroc '' est apparue dans la presse en 1930, il est surprenant que Beilvaire utilisa ce surnom alors tout neuf pour désigner le vieux bourg de son enfance.
     
     
    3 Cette société souffrit de la mobilisation générale du premier conflit mondiale. Mise en sommeil durant les premiers mois de la guerre, elle ne réouvrit qu'en mars 1925, avec le concours de la municipalité. Elle était avant le première guerre-mondiale réputée pour être très prisée de la scène gay nazairienne de l'époque.
     
    4 Son poste à Rouen ne fut attribué à un autre qu'en janvier 1913 !