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  • Pierre Loti à Saint-Nazaire

    Longtemps, les sources concernant les séjours de Pierre Loti à Saint-Nazaire ont été des fragments de son journal intime, réécrits et publiés après sa mort par son fils, Samuel Viaud-Loti, entre 1925 et 1929. Bruno Vercier et Alain Quella-Villéger, que nous remercions, ont repris les cahiers originaux du journal de Pierre Loti, (qui ont été caviardés par Samuel et son épouse), et ont publié ceux-ci entre 2006 et 2017, travail qui fut récompensé par le prix Émile-Faguet 2018 de l’Académie française. A des travaux, nous extrayons ici les passage concernant les séjours nazairiens, et ajoutons des explications qui puissent permettre à la compréhensions.

     

    Dans son journal, Pierre Loti mentionne Saint-Nazaire comme l’un des « ports du Nord », cette appellation désigne, jusqu’en septembre 1879, les ports de jusqu’en septembre 1879 : Saint-Nazaire Lorient, Brest, Cherbourg, et Le Havre.

     

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    Pierre Loti vers 1895

     

    Extraits du journal de Pierre Loti concernant Saint-Nazaire :

     

    Pierre Loti, dont le nom civil était Julien Viaud, était alors enseigne de vaisseau de deuxième classe sur la Moselle. L’année précédente il avait séjourné à Constantinople, et avait commencé l’écriture de son premier roman : Aziyadé.

     

    Année 1878 :

     

    Vendredi 15 novembre 1878

    6 heures du matin, départ de Lorient –

    9 du soir arrivée à S-Nazaire –

    Le 24 novembre

    Une bonne journée passée à Nantes, avec Pierre (notes : il s’agit de Pierre Le Cor, (1852-1927), qui lui inspirera le personnage de « Mon frère Yves », et dont Loti était épris) – […].

    Le temps se passe à S-Nazaire en démêlés avec la police, en perquisitions dans des bouges sans nom, interrogatoires de gens impossibles, – le tout pour instruire le fait du canonnier Frémont qui a eu la tête fendue au cabaret dit le Rocher de St-Malo – Cette affaire nous passionna pendant quelques jours –

    Explications : Le Rocher de Saint-Malo était un café-concert, c’est-à-dire un établissement qui faisait débit d’alcool, spectacle de music-hall et maison mi-close, situé sur ce qui est aujourd’hui la place des Quatre Horloges, à l’emplacement du Laboratoire de Biologie Médicale. Fondé en 1864, l’établissement appartenait à un natif du Gard, Joseph Massal, grossiste en vins qui possédait l’Epicerie et Comptoir Marseillais. Le nom du cabaret venait d’un bateau qui faisant la liaison entre Marseille et les Antilles en passant par Saint-Louis-du-Sénégal[1].)

     

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    Pierre Le Cor, Pierre Loti et Okané San ‎au Japon en 1885.

     

    Dimanche 1er décembre

    8 du matin, départ de S-Nazaire –

     

    1879 :

     

    Aziyadé est paru anonymement au début de l’année à la librairie Calmann-Lévy ; très peu savent que celui qui devient Pierre Loti est romancier.

     

    Jeudi 13 mars

    Quart de minuit à 4 h du matin – (Féria)

    10 h10 du matin, mouillé devant St-Nazaire.

     

    Vendredi 14. Samedi 15

    Dans les jardins de Pornic, récolte de camélias – Expédié à Sarah Bernhardt une caisse contenant une centaine de ces fleurs…

     

    Samedi 15 mars

    À 5 heures du soir, nous partons de St-Nazaire, Pierre, Sentis et moi pour Angers où Guillier nous a conviés – Arrivés à Angers, 10 heures – […]

     

    Lundi 17

    10 h du soir – Retour à St-Nazaire.

     

    St-Nazaire, 19 mars

    Mon cher ami,

    Voici un mot par le retour du courrier, puisque vous en désirez un… J’ai été bien ingrat de ne pas vous écrire depuis tant de jours, - mais vous savez que, à moi, on doit beaucoup me pardonner.

    – Pour vous parler de Rarahu et vous remercier il faudrait une longue lettre que je n’ai ni le temps ni le courage de vous écrire ; encore une fois, pardonnez-moi. Je vous dirai seulement que le manuscrit est entre les mains de Calmann Lévy qui doit demain décider de son sort –

    Et maintenant, mon pauvre ami, que vous dirai-je ?... que je suis plus que jamais abreuvé d’amertume, de déceptions, de désenchantements sur tout ce que j’avais de plus cher au monde ; - que les moyens que vous m’avez proposés (– et desquels je vous suis bien reconnaissant, allez !) ne peuvent plus m’être bons, parce qu’il est trop tard ; que je ne désire rien tant que la paix profonde de la mort… Il me faudrait quelque grand amour au cœur, je ne puis vivre sans cela, – et où le trouverais-je aujourd’hui ? C’est bien fini, allez, bien éteint, bien impossible… Quant au Loti que vous désirez, le troisième personnage de la trilogie que votre amitié a rêvée, celui-là n’existera jamais… N’y songez pas, et cessez de vous occuper d’un pauvre garçon absolument perdu, dont vous ne soupçonnez même pas toutes les souffrances, toutes les misères... Et malgré cela, au physique, toujours la santé, et l’extrême jeunesse… On dirait une dérision !...

     

    Explications : C’est ici en son journal le texte reproduit d’une lettre probablement adressée à Lucien-Hervé Jousselin, surnommé « Plumkett », ami et collaborateur de Loti. Le roman « Rarahu », dont l'écriture débuta en 1872, et qui sera publié en 1880 sous le titre « Le Mariage de Loti »

     

    Jeudi 20 mars

    À 2 h 30 après-midi. Départ de la « Moselle » pour Rochefort –

     

    Dimanche 30 mars

    7 h du matin, départ de la Moselle – descendu la Charente par mauvais temps, pluie et vent de SO.

    9 h mouillé en rade de l’île d’Aix.

    5 h 30 du soir, appareillé pour St-Nazaire.

     

    Lundi 31 mars

    Quart de minuit à quatre heures, –- avec Pierre [Le Cor] – Très mauvais temps, pluie, grands roulis – Voilure du grand largue – Vers 3 h ½ du matin les secousses sont très dures, on ne voit plus les feux…

    Vers 8 h passé la barre de la Loire – 9 h 30 – entré dans le port, – démoli le bossoir, la cuisine, la bouteille de l’équipage, craqué le pt mât d’hune, en abordant la jetée –

    Jour de paye – Des hommes ivres tombent la nuit dans la cale et se fendent la tête.

     

    Mois d’avril à St-Nazaire – Premières journées passées sous l’impression exclusive de terreur causée par ce mariage… (il s’agit du roman « Le mariage de Loti »).

     

    Jeudi 3 [avril]

    À 1 h après-midi, départ pour Lorient.

    8 h du soir arrivée Lorient. Beau temps.

    […]

     

    Samedi 5

    Départ à 5 h du matin pour St-Nazaire.

    Midi 30. Mouillé à St-Nazaire.

    3 h 40. Entré dans le bassin.

     

    Dimanche 6

    Pluie tout le jour – Circulé dans St-Nazaire, avec Pierre et le Halper, à la recherche d’un logement pour Marianne qui doit arriver demain –

     

    Mardi 8

    Soir. Arrivée de Marianne [Le Cor, épouse de Pierre] –

     

    Vendredi 18. Samedi 19

    Dévalisé les jardins de Ville-ès-Martin et de Porcet, pour remplir des caisses de camélias destinés à Sarah Bernhardt –

     

    Explications : La famille Bord conserva dans sa mémoire qu’un samedi matin se présenta, à leur château des Charmilles à Porcé, un officier de marine, qui demanda si l’on voulait bien lui vendre les camélias du parc pour Sarah Bernhardt. En réalité, il y avait peu de camélias plantés, si non quelques-uns en massifs autour du pavillon de plage ; en effet, Alcide Bord, qu’il avait rapporté d’Egypte et d’Algérie palmiers, cèdres, détestait les fleurs et avait interdit qu’on en planta dans son parc, au grand dam de Joséphine, son épouse, qui était obligée de contourner l’interdit en faisant cultiver celles-ci dans des bacs et de pots, que l’on conservait dans la serre, et que l’on disposait autour du château quand il ne venait pas y séjourner. L’officier de marine se vit alors proposé d’emporter les pieds en pot, ce qu’il accepta. Il manqua d’acquérir un grand pied planté à côté du pavillon de plage, qui ne fut sauvé par Joséphine au prétexte qu’il était de sa couleur favorite. La famille ne garda pas en mémoire le nom de l’officier, qui n’était pas encore une célébrité, ce n’est que bien des années après, que Gustave, le fils d’Alcide, réalisa qui s’était présenté ce jour-là.

     

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    Le camélia qui ne pu acheter Pierre Loti au printemps 2021

     

    Dimanche 27

    Beau temps printannier [sic] – Longue promenade avec Pierre et Marianne, – sur les plages de Porcet, – plages de sable fin bordées de hauts rochers de granit que tapissent du lierre et des fleurs roses – Marianne fouille tous les buissons pour y chercher des luzes comme dans ses bois de Rosporden – Mais ces petits fruits de Basse-Bretagne sont inconnus à St-Nazaire.

    Le soir, préparatifs de départ…

     

    Explications : Ce que Loti retranscrit comme « des luzes », sont en réalité des myrtilles, qui en breton se nomment « lus ». L’action de chercher des myrtilles se dit en breton « lusa », et il existe une expression en gallo, « envoyer au lus », équivalente d’envoyer aux fraises ou d’envoyer sur les roses.

     

    Dimanche 22 juin

    À 2 heures du matin, appareillé pour St-Nazaire – Quart jusqu’à 5 heures du matin –

    [4 lignes rayées illisibles]

    À 6 h 30 du soir – Entré dans les bassins de St-Nazaire –

     

    Samedi 26 juillet

    À 1 h après midi, départ de Cherbourg pour St-Nazaire – Temps couvert calme – Mer belle –

    La nuit, quart de minuit à 4 heures –

     

    Dimanche 27 juillet

    En mer – La journée se passe à regarder défiler la côte de Bretagne, par un temps magnifique –

    Quart de 8 h à minuit, pendant lequel, à 10 heures, mouillé aux Palais, à Belle-Isle, par beau clair de lune –

     

    Lundi 28 juillet

    Appareillé de Belle-Isle au lever du soleil. Temps splendide. Arrivée à St-Nazaire à 11 h ½.

    Une première journée d’été et de grande chaleur – On se sent renaître ; on rêve de la vie qu’on avait oubliée, et des pays du soleil –

    Le soir au coucher du soleil, suivi les bords de la Loire avec Pierre, par un sentier bordé de grands chardons fleuris et de scabieuses, sur lesquels volent des milliers de phalènes grises…

     

    Mardi 5 août

    […] À 8 h du soir – arrivée à St-Nazaire.

     

    [pas de date]

     St-Nazaire.

    Les journées passées dans le bois de pins – Beaucoup de bains de mer à la plage – Temps supportable –

     

    Mardi 12 août

    À 9 h ½ nous partons pour pêcher à la grande seine [sorte de long filet de pêche que l’on traîne sur les fonds sableux en eaux peu profondes] dans la baie de Porcet, – le docteur et moi, avec les marins Arolès, Beauvoir, Dalési, Kynevez – À 2 heures baignade – Beaucoup travaillé tout le jour, pour prendre peu de poisson – Rentrés à 7 heures du soir –

    À 8 heures, grande partie de cache-cache sur les quais de St-Nazaire ; – le docteur Granjon, Pierre, Antoine et Jacques Crevel, – et moi –

    À 9 heures et demie, le pauvre petit matelot Delœuvre se noie en se baignant le long du bord. (19 ans) – C’était la nuit – On a grand peine à le retrouver – Au bout d’une demi-heure, Pierre et le maître charpentier le repêchent mort, au bout d’une gaffe... On le couche dans la soute à voiles…

     

    Explications : Julien-Auguste Delœuvre, matelot de 3ème classe, âgé de 22ans, fut déclaré décédé à la mairie, le lendemain, par le quartier-maitre Charles-Aimé Piers. Né le 1er octobre 1856 à Cosqueville, dans le département de La Manche, 1857, sixième d’une fratrie de sept, il était orphelin de mère depuis 1859, et de père depuis 1873.

     

    Jeudi 14

    Régates[2] – enterrement du petit Delœuvre.

    Commentaires : Son corps fut inhumé au cimetière de La Briandais, mais sa tombe a depuis disparue.

     

    Vendredi 15 [croix]

     

    Samedi 16

    Antoine, Jacques Crevel, Granjon et moi. Parties de cache-cache sur les quais – Pierre dîne avec son matelot V….

     

    Dimanche 17

    Courses de St-Nazaire.

    [deux croix imbriquées]

     

    Mardi 19

    Pêche à la seine dans la baie de Porcet, – avec toute la bande de la préfecture v. Pierre à la tête de l’expédition – Beaucoup de chèvre-feuille et de bruyères –

    Soirée à la préfecture – Tables tournantes…

     

    Mercredi 20

    À 5 heures du soir, départ de St-Nazaire pour Cherbourg. Pluie.

     

    Jeudi 21

    En mer – Pierre et moi, quart de minuit à 4 heures –

    Dans l’après-midi, doublé la pointe de Bretagne, par le raz de Sein et le Four –

    Quart de 8 h à minuit –

     

    1902 :

    Dimanche 28 [septembre]

    J’arrive le matin à St-Nazaire, pour le baptême de la petite Blanche Guierre.

    J’en repars le soir à 7 heures.

     À Nantes, où je dois passer la nuit, c’est l’attente un peu anxieuse d’un rendez-vous avec une que j’ai un peu aimée il y a sept ans…

     

    Explications : Il s’agit d’Andrée-Marthe-Blanche Guierre, née à Saint-Nazaire le 28 octobre 1899, septième et dernière enfant d’Alphonse-Alexis Guierre, (Luxeuil-les-Bains 11 juin 1847 - 15 février 1904 Saint Nazaire), chevalier de la Légion d'Honneur, ancien lieutenant de vaisseau et trésorier des Invalides à Morlaix, nommé pilote major du port de Saint-Nazaire en mai 1899 [3], et de Louise-Emilie-Rosalie Mouchot, domiciliés 3 rue de Grande-Bretagne. D’après son acte de naissance, Blanche divorça le 15 juin 1942 à Paris d’un homme qu’elle avait épousé en cette ville à la mairie du 5ème arrondissement ; elle se remaria à Saint-Nazaire le 14 novembre 1942 à Saint-Nazaire avec Julien-Joseph-Marie Briand. Elle décéda le 1er septembre 1987 Paris 7ème.

    Alphonse-Alexis Guierre est inhumé au cimetière de La Briandais.

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    [1] Pour plus de détails à son propos : http://saint-nazaire.hautetfort.com/archive/2021/07/29/theatres-music-halls-et-cinemas-nazairiens-des-origines-aux-bomardements.html

    [2] A propos des régates nazairiennes : http://saint-nazaire.hautetfort.com/archive/2019/04/22/yachting-nazairien-regates-et-semaines-maritimes-6145600.html

    [3] Lisez ici sa biographie : http://ecole.nav.traditions.free.fr/officiers_guierre_alphonse.htm