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  • Ker Renée, ou la villa tour de Villès-Martin, (olim Moulin de la Plage, puis Ker Léon)

    A La Villes-ès-Martin, au 16 rue Ferdinand Buisson, face au fort, est une étrange maison composée d’une tour circulaire, posée à l’angle d’une rue dans un étroit jardin.

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    Cette maison, nommé Ker Renée, surprend et intrigue. Tous les Nazairiens en connaissent la silhouette, mais peu savent ce qu’elle était à l’origine. Pourtant, dans le quartier, les personnes âgées se souviennent encore qu’on la désignait il y a encore trente ans comme « l’ancien moulin ». C’est en effet un ancien moulin, Le Moulin de la Plage, qui constitue la tour de la Villa Ker Renée.

     

    Remontons le temps, et racontons l’étrange destin de ce bâtiment auquel la municipalité ne porte aucun intérêt.

     

    En 1876, la supérieure et cofondatrice des Sœurs gardes-malades des pauvres et des orphelins de Saint-Nazaire, dite Congrégation des Sœurs Noires, Sœur Eugénie, née Jeanne Bouet, acquis la parcelle numéroté 500 au folio F1 au cadastre napoléonien, terrain nu situé en l’îIe du Corps de Garde, versant du milieu, d’une surface de 9 ares 35.

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    Cadastre de 1829, Archives départementales de Loire-Atlantique.

     

    Ce terrain tout en longueur, servait à la culture comme toutes les parcelles voisines. Sœur Eugénie l’acquit auprès de Thierry Smits, un négociant néerlandais[1], domicilié rue du Croisic, la rue où se trouvait le Couvent des Filles de la Sagesse. Il en était propriétaire parce qu’il en avait hérité de son beau-père, l’hôtelier Jean-Louis Loyseau qui lui-même en avait hérité de son père[2]. La fondation de cette œuvre religieuse à Saint-Nazaire fut très importante. Sœur Eugénie témoinia : « Ailleurs nous avions vu beaucoup de logis qui n'étaient guère riches ; jamais nous n'avions trouvé pareils taudis. Dans certains recoins de Saint-Nazaire, c'est la misère noire. Ni cheminée, ni feu, ni table, ni chaise ; rien pour s'asseoir. La Sœur apporte un peu de bouillon ou de vin, qu'elle a obtenu de la charité d'un hôtel ou d'une auberge ; avec cela elle réconforte son malade, l'encourage, le veille la nuit entière accroupie dans un coin. Pour réchauffer son bouillon, elle a les trois mottes de son chauffe-pieds. Vraiment nous avons eu déjà à Saint-Nazaire bien des consolations. Partout bon accueil ; et, de peur de nous faire de la peine, nos malades ne refusent guère le prêtre. »[3]. Ajoutons qu’à cette époque, monseigneur Fournier, évêque de Nantes, venait passer tous les étés chez les Le Besque, en leur manoir de Port-Gavy. De nombreux prêtre du département avait une résidence de vacances sur la corniche nazairienne, de Villès-Martin à Sainte-Marguerite[4].

    Sœur Eugénie possédait de nombreuses parcelles agricoles à Saint-Nazaire, et les affermait. Désireuse de faire fructifiée son bien, elle décida d’édifier sur ce point élevé de la côte un moulin. Ce n’était pas le seul présent à Villès-Martin, nombre de Nazairiens ont encore en mémoire le Moulin du Fort, qui avait été transformé en pension de famille et camping, que la Ville fit raser pour créer la percée verte du chemin Cécile Coudon Peccadeau de l’Isle[5]. Les deux moulins avaient les mêmes dimensions, avec un seul étage, et d’une calotte orientable. Initialement il n’y avait pas l’extension rectangulaire actuellement à l’arrière de la tour, construite dans le sens de la parcelle, attendu qu’il fallait pouvoir manœuvrer l’essieux d’orientation vers les vents dominants. Parce que ses vents arrivent de deux points sur l’Estuaire, la tour fut dotée de deux portes opposées, permettant l’accès sans être gêné par la rotation des ailes.

    La mémoire nazairienne rapporte que le meunier, qui habitait le village de Villès-Martin, près de la plage, était invité à venir se mettre à table par de grand mouvements de torchons fait par son épouse depuis le pas de la porte de leur maison.

    Ce moulin fonctionna sur une période très courte. La création de la minoterie à proximité du port ruina en effet la majorité des meuniers et des fariniers. La Villès-Martin commença à devenir un lieu de villégiature, on y construisit des villas et des cabanes de plaisance, et le percement de la rue Ferdinand Buisson entrainant une perte de surface du côté du fort, réduisant la parcelle à 8 ares 27 en 1880.

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    Plan du glacis militaire du Fort de Villès en 1900 avec le tracé de la rue Ferdinand Buisson dans son état initiale, depuis repercée et au tronçon longeant la parcelle renommé rue du Fort.

     

    En 1882, Sœur Eugénie vendit le terrain et le moulin à Jean-Pierre-Marie Laurent, (Herbignac 22 juin 1822 – 1890 Nantes), fondateur de la congrégation des Soeurs gardes-malades des pauvres et des orphelins et co-fondateur du couvent de cette ordre à Saint-Nazaire, ce prêtre, surnommé « le prêtre des pauvres », est une figure importante de l’histoire de la Loire-Atlantique. Né à Herbignac, où une exposition lui fut consacré en novembre 2016, il entra au petit séminaire à Guérande, en 1834, au grand séminaire en 1843.  Diacre en 1847, il fut ordonné prêtre par monseigneur de Hercé le 18 décembre 1847 ; Il exerça au collège de Guérande comme professeur d'histoire, puis rejoignit comme vicaire la paroisse de Saint-Nicolas-de-Redon, et enfin en 1852 celle de Notre-Dame-du-Bon-Port à Chantenay (Nantes) où, le 11 mai 1856, qu'il créa la Congrégation des Sœurs de la Sainte Famille de Grillaud, qui perdure[6], dont le but est « le soulagement des malades pauvres, l’assistance des orphelins et des aveugles ». En août 1866, M. Laurent, accompagné des premières filles que la Providence lui a envoyées, Sœur Marie et Sœur Eugénie, fut reçu à Rome par le pape Pie IX. On doit à l’Abbé Laurent la création d'un hospice à Chantenay, d’un orphelina, et d'une maison d'hospice et d'accueil à Guérande et à La Baule en 1884, à Tours en 1885. A Saint-Nazaire, l’Abbé Laurent fonda en 1874 la congrégation des Sœurs Gardes-Malades. Son biographe, l'abbé Victor Martin, professeur à la Faculté catholique d’Angers, rapporte à son propos :

    « Souvent il avait eu l'occasion de traverser Saint-Nazaire, et le spectacle de cette ville créée si rapidement l'avait frappé. « Ce pays-ci m'intéresse, disait-il ; on n'y voit que des chercheurs de travail et des chercheurs de pain. Mais que deviennent-ils quand la maladie les arrête ? Et s'ils meurent, comment meurent-ils ? Mes bonnes Sœurs ne seraient point de trop ici ; elles n'y manqueraient pas de besogne. Que de bien à faire ! Elles soigneraient les corps et sauveraient les âmes. »[7]

    L’œuvre s’installa d’abord dans un appartement loué rue du Croisic, puis en 1879 il entreprit la construction sur le boulevard de l'Océan (actuel boulevard Wilson), d’un orphelinat et hospice des vieillards. C’est le bâtiment de l’actuel EHPAD le Traict, boulevard Wilson, (rare construction monumentale à avoir résisté aux bombardements et aux appétits des promoteurs, qui hélas, malgré l’engagement qui avait été faite à l’ancien responsable de l’Urbanisme, n’a pas retrouvé le Christ en façade que l’Abbé Laurent avait bénit et placé).

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    L'Abbé Laurent en 1848

    L’Abbé Laurent transforma le Moulin de la Plage en maison de villégiature, ou plus exactement en ermitage où se retirer pour méditer en regardant l’Estuaire. Il fit ajouter l’extension afin d’y abriter la cuisine, et établit sa chambre au premier étage, sous une terrasse remplaçant la toiture, afin d’avoir un point de vue comme au manoir de Port-Gavy.

    Le moulin transformé ainsi en maison se trouve ainsi désigné par le cadastre comme « maison (tour) », durant toute la fin du XIXème siècle. Propriétaire de nombreuses parcelles et de plusieurs immeubles, l’abbé Laurent décida de constituer la Société hospitalière anonyme Jean Marie Laurent de Nantes, société charitable qui existe encore en 2022, qui hérita de tous ses biens à son décès en octobre 1890[8].

    En 1898 la maison fut achetée par Jacques Joux, domicilié rue de Nantes à Saint-Nazaire, époux de Thérèse Durand qui en fit sa maison de vacances, mais la revendit en 1899 à Pierre Nézereau, chef d’atelier à la Compagnie Générale Transatlantique, domicilié rue d’Anjou à Saint-Nazaire, époux de Henriette Chasseriau, qui la léga à sa fille, Eugénie-Henriette-Félicité Nézereau, (° Bordeaux 3 octobre 1869), mariée le 6 septembre 1892 à Saint-Nazaire à Léon Bauduin (Denain 4 novembre 1861 - 10 décembre 1907 Saint-Nazaire, Loire-Inférieure). Le couple était domicilié 4 rue d’Anjou. Ils eurent un fils, Léon-Pierre-Henri-Mathurin Bauduin, (Saint-Nazaire 11 juin 1893 - 31 décembre 1954 Villeneuve-sur-Lot), en l’honneur de qui il baptisèrent leur résidence de villégiature Ker Léon.

    La maison devint à la mort de l’époux d’Eugénie Bauduin, en raison de leur communauté de biens, une propriété partagée avec son fils, devenu à l’âge adulte chef comptable. Ils étaient tous deux domiciliés 4 rue d’Anjou quand ils vendirent en 1920 Ker Léon à Louis-René Maillet, (Saint Mars La Jaille 10 décembre 1878 - victime civile du bombardement du 28 février 1943 à Saint-Nazaire)[9], frappeur, époux de Victoire Gicquel, (née à Séron en 1880), domiciliés 30 rue du Bois Savary au moment de l’achat, puis à Ker Leon d’après le recensement de 1921, avec leur fille Marie, (née à Saint-Nazaire en 1908). Trop petite pour une famille, la maison fut vendue en 1924 à Edouard Le Gall, ajusteur et son époux née Jollivet qui en firent leur résidence principale. En 1926 Ker Léon fut acheté achat par Louis Jouanno qui y vécu à l’année. Il revendit la maison en 1929 à Henry Héridel, (né à Saint-Nazaire le 24 octobre 1886), ajusteur mécanicien retraité, et Renée Besson, (Angers 24 octobre 1890 – ?? 1961 Saint-Nazaire ??), qui en font leur résidence principale et renomment Ker Renée., et remplacèrent la porte d'entrée par l'actuelle de style art-déco.

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    Les Héridel et leurs proches à Ker Renée en septembre 1930, collection Sigismond.

     

    Veuve, Madame Héridel, dont la mémoire nazairienne se souvient qu’elle avait des traits et une attitude masculine, se promenait à cheval chaque jour. Durant l’Occupation, elle se réfugia au domicile de sa famille 124 rue Saint-Jacques à Angers, Ker Renée fut requestionnée pour loger une partie des bureaux administratifs des Chantiers de la Loire. A la libération Madame Héridel repris possession de sa maison qu'elle adorait, et y demeura jusqu’à son décès. La propriété passa à ses neveux Besson, qui vendirent en 1971 la partie arrière de la parcelle originale où est aujourd’hui édifiée la maison du 3 rue du Fort. Un garage fut construit en mitoyenneté.

     

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    Grilles et portail coté rue du Fort état le 28 mars 2022.

     

    Plusieurs propriétaires se succédèrent ensuite. L’actuel a déposé le 31 décembre 2021 un permis de construire visant à lotir tout le jardin en ajoutant un nouveau bâtiment à l’arrière de la cuisine actuelle, d’une surface supérieure à la construction présente, avec une piscine intérieure, un nouveau garage et de trois places de parking sur la parcelle qui entrainerons la disparition des grilles en fer forgé et la suppression de places de parking sur la voirie. Ce projet prévoit la transplantation des palmiers à l'arrière le long de la rue.

     

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    Plan d'élévation actuel et projet d'extension déposés le 31 décembre 2021.

     

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    Projet d'extension vu du ciel avec déplacement des palmiers.

     

    [1] Il était né à Rotterdam 17 décembre 1837.

    [2] Thierry Smits avait épousé à Saint-Nazaire le 25 juin 1861, Marie-Athanaise Loyseau, (1839- 9 novembre 1839 Saint-Nazaire), fille de Jean-Louis Loyseau, (né Loiseau à Saint-Nazaire le 6 avril 1810), et de Marie-Joséphine-Victoire, (Guérande 4 février 1811 -  1900 Saint-Nazaire), lui-même fils de René-Auguste Loiseau, propriétaire domicilié la Villès-Martin, et de Catherine Renée Letexier, (décédée le 13 février 1825 à Saint-Nazaire), plus ancien propriétaire connu de ce terrain, cité par le cadastre en 1833.

    [3] Abbé Victor Martin, M. l'abbé Jean-Marie Laurent, fondateur des Soeurs gardes-malades des pauvres et des orphelins, Imprimerie A. Mame et fils, Tours, 1891.

    [4] Ancien territoire nazairien devenu quartier de Pornichet en 1900.

    [5] Nom donnée à la mémoire d’une victime nazairienne des attentats de Paris en 2015.

    [6] En 1996, la Sainte-Famille-de-Grillaud compte encore 140 religieuses réparties en 22 communautés de 3 ou 4 membres, installées dans le département.

    [7] Abbé Victor Martin, M. l'abbé Jean-Marie Laurent, fondateur des Sœurs gardes-malades des pauvres et des orphelins, Imprimerie A. Mame et fils, Tours, 1891.

    [8] Les propriétés nazairiennes de l’Abbé ne furent cependant inscrites au nom de la Société qu’en 1895 sur la matrice cadastrale.

    [9] Son frère joseph vivait à l’Immaculé.