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L’Hippodrome de Saint-Nazaire

Nombre de nouveaux venus s’étonnent de voir une « rue de l’Hippodrome », longeant l’arrière du quartier de la caserne de La Briandais, alors qu’il n’y a pas d’hippodrome à Saint-Nazaire.

Les Nazairiens sont d’ailleurs bien souvent incapables de parler de ce lieu, car il a disparu durant la Reconstruction, qu’on en possède que de rares vues, que les archives de la Société hippique de Saint-Nazaire ont disparu, et que les familles qui y avaient leurs habitudes, sont pour la plus part jamais revenues dans une ville dont l’identité a été bouleversée par la Reconstruction urbaine, autant que par une politique économique qui a voulu faire de Saint-Nazaire une cité uniquement à vocation industrielle, balayant à la fois les identités portuaire, de commerce international, intellectuels et artistique, et la mixité sociale.

 

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Dimanche de Courses à l’Hippodrome du Grand-Marais en 1903, (collection David Silvestre)

 

Situons géographiquement cet hippodrome : il était au débouché de l’actuelle rue de l’Hippodrome, à l’emplacement du Parc paysagé, et occupait la prairie inondable du Grand-Marais, d’où son nom d’Hippodrome du Grand Marais. Précisons ici que le Grand-Marais, était trois fois plus grand que le Parc Paysagé, et rejoignait au nord de Sautron le Petit-Marais.

 

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L’hippodrome sur un plan du Guide Michelin de 1926.

 

L’Hippodrome de Saint-Nazaire n’était pas une structure pérenne comme l’est aujourd’hui celui de Pornichet. Il se constituait d’une prairie, était clôturé à lattis, au milieu des hautes herbes et des joncs. La piste herbeuse était délimitée par des piquets et des cordons, et mesurait à sa création 2.600 m. La tribune, concave, était en bois, dépourvue d’auvent, en bout de piste, et non sur le côté le plus long en raison de la nature du terrain et de son accessibilité par route. On payait un droit d’entrée pour venir assister aux courses et s’assoir dans la tribune, ainsi que pour accéder à la buvette, mais le fait que les lattis étaient bas et disposés presque au bord de la piste, faisait que nombre de nazairiens et de marins venaient assister aux courses sans payer, en logeant les barrières. Cet hippodrome était cependant réputé pour être le mieux réalisé de la région.

 

L’hippodrome du Grand-Marais fut constitué à la fondation de la Société Hippique de Saint-Nazaire, en 1864, que l’on devait à messieurs Jules Leroux, Pierre-François-René de Brégeot, (ancien conseiller général de la Loire-Inférieure), et Gandouard de Magny, qui avaient titre de commissaire. Le vétérinaire était monsieur Frangeul. Les autres membres étaient souscripteurs.

C’était une petite société dont les courses étaient primitivement identiques à celles de Savenay fondée en 1863 : trot attelé et steeple-chase (type de saut d’obstacle). Herbert de Vigier de Mirabal, dans son « Manuel des courses. Dictionnaire du turf » écrivit en 1868 que les courses plates de Saint-Nazaire étaient « insignifiantes », et qu’il aurait été plus raisonnable de reverser sur les steeple-chases les petites sommes données pour les deux prix de la Société (gentlemen-riders[1] et steeple-chase), et le prix du département[2].

Au 19ème siècle, les courses hippiques étaient le sport qui attirait le plus de spectateurs quelque soit la catégorie sociale, et était celui sur lequel on prenait le plus de paris, mais c’était aussi le sport des gens riches qui avaient le moyen de s’offrir un cheval de selle, (en 1880 cela coutait 2.000 fr alors qu’un ouvrier gagnait 1.450 fr en un an), ou un cheval d’attelage avec un sulky. Les propriétaires de chevaux dans ces courses de province généralement montaient ou conduisaient eux-mêmes. Être bon cavalier, bon driver, était, pour l’ensemble de la société, le signe d’une éducation supérieure, autant que celui d’un accomplissement sportif. Ces compétitions regroupaient des amateurs et des éleveurs professionnels présentant des bêtes de moins de trois ans encore en dressage.

Les courses de Saint-Nazaire n’avaient lieu qu’une fois l’an, le quatrième dimanche d’août. À leur inauguration en 1864, monsieur Vallée, sur Miss-Ariel, gagna le Prix de la Société, catégorie gentlemen-riders, dont le montant était de 500 fr ; monsieur Caillard gagna le prix de la Société, catégorie steeple-chase avec Biribi, dont le montant était de 1 ;500 fr ; et monsieur de La Haye-Jousselin, lieutenant au 1er hussard, arriva premier dans le Prix du Chemin de fer en montant lui-même Semper-Idem, dont le montant était de 500 fr.

En 1868 fut instituée Prix de La Ville, steeple-chase, au montant de 1.500 Fr, qui fut remporté alors par Perinette, appartenant à monsieur Lourdais.

Dès 1870 les courses de steeple-chase furent remplacées par des courses de trot attelé.

 

En 1877 la Société Hippique de Saint-Nazaire annonça que ses deux courses auraient lieu le second dimanche d’août afin de ne plus être en concurrence avec les régates[3]. Cette annonce causa un grand émoi à Guérande dont la Société hippique, fondée en 1858, avait l’habitude depuis plusieurs décennies de faire concourir ce jour-là au plat. Guérande voulu faire changer Saint-Nazaire de date, mais les sociétaires ne voulurent rien entendre. Les courses de guérandaises étaient précédées d’un défilé de paludiers à cheval, et de gens en habit breton, c’était une grande fête populaire et touristique. La Société Hippique de Guérande finit par céder et ses courses de plat eurent lieu le premier dimanche d’août, « afin que les habitants des deux villes puissent assister aux deux réunions ».

En 1880 la Société d'encouragement à l'élevage du cheval français offrit un prix pour le trot attelé d’un montant de 3.000 fr. Cela relança une institution qui était un peu moribonde. On vit dès lors de grands propriétaires faire concourir plusieurs de leurs chevaux par course : Le Gualès de Mézaubran, de La Jousselandière, Edouard Meyer, J. de Romans, Le Lasseur de Ranzay, V. de Lastic, L. Thibault, Le Bec, G. de Valroger, G. Le François, F. Dutech, Le Rodellec du Parzic, H. Andrews.

En 1888 les commissaires de la Société Hippique de Saint-Nazaire étaient messieurs Jules Benoit ; monsieur Genti-Corp, vétérinaire originaire de La Martinique ; monsieur Espivient de Perran, remplacé en 1896 par Roger de Villebois-Mareuil, qui était aussi vice-président. Le président était monsieur Croiset, qui fut replacé en 1899 par le comte de Parceau du Plessis, maire de Montoir, (qui fut ensuite aussi président des régates).

Les souscriptions se faisaient rares malgré une augmentation des adhérents. Le Courrier de Saint-Nazaire, dans un article du 12 aout 1899, publia : « Il est regrettable – et ce n’est pas la première fois que nous le faisons cette remarque – que certains négociants, certains industriels intéressés plus que d’autres au succès de cette réunion hippique, se soient refusés à souscrire ; ils ont aussi maqué non seulement à leur devoir le plus élémentaire, mais ils ont oublié qu’étant les premiers bénéficiaires des fêtes, ils se devaient être les premiers à les encourager. » En fait, il y avait plusieurs autres courses organisées le même jour, ce qui faisait qu’on avait aussi moins de chevaux en compétition. Le nombre de parieur aussi tomba au plus bas, ce qui fit que les paris mutuels rapportèrent très peu.

Les courses étaient devenues surtout une entrevue mondaine pour laquelle les femmes revêtaient leur plus belle tenue d’été sous la canicule. On y croisait les comtes de Goulaine et de Rochechouart, les député Anthime Ménard et le comte de Montaigu, les conseillers généraux Gouze et Guiho, Gustave Bord, le chatelain de Porcé et homme le plus riche du canton, René de Kerviler, le juge Marion de Porcé, etc., au son des flonflons de l’Harmonie de Saint-Nazaire, et les démonstrations de la Société de gymnastique associées aux réjouissances.

 

C'est de l'Hippodrome du Grand Marais, qu'en 1910, le coureur cycliste Gabriel Poulain, (1884-1953), fit les premiers tests de vol du monoplan qu’il avait construit. Cet avion en toile, bois et acier, doté d’un moteur Anzani, 10 cylindres, de 100 HP, avec circulation d’eau, laissa les Nazairiens bouche bée qu’en il prit son envol.

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(On distingue dans le fond la Caserne de la Briandais)

 

 

Après la Première-guerre-mondiale les courses hippiques de Saint-Nazaire se déroulèrent sur deux jours le premier weekend d’août, et eurent pour épreuves : Prix de La Loire, trot monté ou attelé, en deux épreuves en partie liées, sur 1.700 m, avec gain de 1.700 fr ; Prix de la Marne, trot monté ou attelé sur 3.000 m, 1.800 fr ; Prix de la Plage, steeple-chase sur 3.500 m, 2.000 fr ; Prix du département, de la Société d’Encouragement pour l’amélioration du cheval français de demi-sang et du Pari Mutuel, trot monté ou attelé, 3.000 m, 1.900 fr ; Course de haie de la Société Sportive d’Encouragement et de la Société de Courses, en deux séries, 2.800 m, 2.000 fr ; Prix du Gouvernement de la République et de la Chambre de commerce de Saint-Nazaire, trot monté, 2.800 m, 2.000 fr ; Prix des Chemins de Fer et de la Ville de Saint-Nazaire, steeple-chase,, 3.500 m, 3.500 fr ; Prix de la Société des Steeple-chases de France, steeple-chases militaire, 2 séries, 3.500 m, 1.800 fr ; Prix de la Société de course, 3.000 m, 500 fr.

À l’occasion de la seconde journée de course, le 6 août 1923, le jockey Bersihand, qui avait pris part au Prix de des Chemins de Fer et de la Ville de Saint-Nazaire, montant Dobroudja, appartenant à la baronne de Franck, se fit huer à la pesée puis bastonné à coups de canne par la foule qui lui reprochait d’avoir bloquer l’un des concourants, le cheval Monza, appartenant à monsieur Eknayan, pour l’empêcher de prendre la première place, afin de favoriser un autre jockey, Barreau, qui montait Ingouville, appartenant à monsieur Bodolec. Voulant se dégager, Bersihand renversa deux femmes qui furent blessées. Le Jury décida de donner la victoire à Monza, et l’affaire fut portée devant la Société des Steeple-chases de France. Cet incident fit tellement de bruit, qu’il fut mentionné à la Radio, et se retrouva dans les entrefilés des journaux parisiens.

À  partir de 1928, l’Union Colombophilie de Saint-Nazaire fut associée aux courses pour des lâchés de pigeons, mais cela provoquât la perte d’un pigeon anglais porteur d’un message destiné au colonel du 8e régiment de Tour, et il fallut demandé par voix de presse qu’on rapporta à la Caserne de La Briandais l’animal et son message !

Cependant, les courses de Saint-Nazaire perdirent en qualité, au point d’être rétrogradées en troisième catégorie. Jacqueline Bruno[4], commenta avec son ton habituel de vieille-fille-snob, dans La Courrier de Saint-Nazaire du 10 août 1929 : « Samedi et dimanche derniers a eu lieu, à Saint-Nazaire, la manifestation sportive, qu’on appelle pompeusement : courses, qui, à la vérité, n’en est qu’une parodie. O Puissance de l’habitude : chaque année ramène sur le champ de courses, ceux-là même qui s’étaient promis de n’y plus mettre les pieds. On y revient, non plus pour les courses elles-mêmes, mais parce que l’on sait retrouver là des amis ; parce que c’est un but agréable de promenade ; parce que le temps incertain de la matinée a détruit les projets d’excursions lointaines, parce que… c’est l’habitude enfin ! Dimanche, j’ai pris, moi aussi tout naturellement, la route directe qui conduit jusqu’à la limite du Grand-Marais. J’ai vu beaucoup de monde, quelques toilettes originales et… très peux de chevaux. J’ai vu ces rares chevaux excités par la voix et la cravache de leurs jockeys galoper pendant de rate et courts moments sur l’herbe rase rendue glissante par la récente pluie. Entre deux courses, j’ai songé. J’ai songé à tout le parti qu’on pourrait tirer de ces terrains immenses, presque improductifs à longueur d’années, en vue de deux seuls jours de pitoyable épreuves hippiques. J’ai songé que, à part la plage, insuffisante pour la population ; à part le jardin public dont ne pas jouir sans contrainte, Saint-Nazaire ne possède rien pour le repos et les jeux en toute liberté des habitants. Et, en rêve, le Grand-marais m’est apparu transformé. À deux pas de la ville il offre, et un asile riant et frais. Des travaux d’assèchement, de nivellement, d’irrigation ont accompli la première partie du miracle. Suivant des plants, soigneusement établis par des artistes, la route de Plaisance, des ronds-points, des sentiers ont été tracés dans la profondeur des arbres planté à profusion. Enfin, le temps à magnifiquement parachevé l’œuvre des hommes. Dans ce terrain neuf, fertilisé par les alluvions, apportés au cours des siècles par les ruisseaux qui le traversent, une végétation luxuriante et vigoureuse s’épanouit. Et chaque dimanche, étendus sur le gazon, à l’ombre protectrice des grands arbres, les nazairiens respirent à pleins poumons, l’air saturés de parfums sylvestres, sans un regret pour le marais désertique et les courses d’antan. Cela, d’autant moins, qu’il a été loisible d’aménager un nouvel hippodrome dans els terrains vagues de Penhoët. Rêves que tout cela. Oui, mais rêves qui peuvent, avec l’argent et le temps, devenir merveilleuse réalité. Le Bois de Boulogne, le Bois de La Chayse, le Bois d’Amour – pour ne parler que de ceux là – ne sont pas les moindres attraits de Paris, de Noirmoutier, de La Baule. Le Bois de… Plaisance serait en attirant chez nous de nombreux touriste, une source de gain pour le commerce local. Il ajouterait à la beauté de Saint-Nazaire et aux bien être des habitants. »

Cet article de Jacqueline Bruno, fort dur envers la Société Hippique de Saint-Nazaire, ne faisait en réalité que coucher sur le papier les avis de nombres de Nazairiens, et se faire l’écho d’un projet municipal d’assèchement et de boisement du Grand-Marais.

En 1931 la Société Hippique de Saint-Nazaire fut déclarée « en reconstruction ». Les prix étaient les suivants : Prix de la Loire, en deux épreuves de trot attelé ou monté sur 1.693 m ; Prix du Gouvernement de la Côte d’Amour, trot monté sur 2.300 m ; prix de la Société d’Encouragement et du département sur 2.600 m ; Course de haies de la société d’encouragement, trot monté sur 2.600 m ; Prix des amateurs, en deux épreuves, trot monté ou attelé, sur 2.600 m ; Prix du Gouvernement de la République et de la Chambre de commerce, trot monté sur 1.800 m ; prix de l’Océan et du pari mutuel, plat au galop sur 2.000 m ; Prix de la Marne et du Chemin de Fer, deux épreuve en trot monté ou attelé, sur 2.500 m ; Prix de la plage, steeple-chase, sur 3.500 m ; Deuxième Prix de la Société d’Encouragement, trot monté sur 2.800 m ; Prix des steeple-chases militaires, sur 3.000 m ; Prix des Nénuphares, trot attelé sur 2.800 m.

La Seconde-guerre-mondiale enterra la Société Hippique de Saint-Nazaire. L’Hippodrome de Pornichet, qui s’était doté de structures en dure dès 1924, regroupa sur son terrain toutes les sociétés de la Presqu’île guérandaise. Le Grand-Marais fut asséché avec les gravas non réemployables ou revendables de la ville déblayée, modelé de collines et de bosse à l'aide de sable pompé directement dans la rade, nivelé, et enfin recouvert d’une couche fine de terre fertile pouvant supporter gazon et buisson, et quelques résineux. On draina les eaux en constituant un étang. Une partie des terrains ainsi gagnés reçue des installations sportives, ce qui resta de libre fut associé aux pelouses de l’ancien hippodrome, amène de recevoir des plantations d’essences plus variées, pour constituer le Parc paysager, d’une surface de 50 hectares, réalisant le souhait émis dès 1929 d’un espace vert pour la population.

 

[1] Propriétaire et cavalier concourant.

[2] Il mentionne aussi le prix d’Hautpoul, mais confond avec une course particulière qui avait lieu à Saint-Nazaire de l’Aude.

[3] http://saint-nazaire.hautetfort.com/archive/2019/04/22/yachting-nazairien-regates-et-semaines-maritimes-6145600.html?fbclid=IwAR028_BBk9zDTRZrVXv0YIhRuTFH95ArXLjIZM8pk02JPtrZBz7D63niAwE.

[4] L’un des pseudonymes de Renée Bernard, fille du directeur du Courrier de Saint-Nazaire, voir : http://saint-nazaire.hautetfort.com/archive/2019/03/25/la-presse-nazairienne-1857-1944-6138789.html.

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