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  • La Faunesse et L'Adolescente

     Si vous avez poussé la curiosité à vous approcher du manoir du Sable à côté du Jardin des plantes, vous avez dû voir sous les arbres de la cour une sculpture figurant une femme nue. Aucune information n'est disponible à son sujet, les gens du voisinage ont interrogé la Mairie, mais personne n'a pu leur répondre. La mémoire de Saint-Nazaire tient parfois de la chasse au trésor, et cette statue est un. Oui, c'est trésor, car cette statue, couverte de mousse, oubliée dans un coin se nomme La Faunesse est l’œuvre d'un très grand sculpteur : Charles Despiau.

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    La Faunesse de Charles Despiau, 1925, h. 2,40 x l. 1,25 x p. 0,85, 

    (Photographies de David Silvestre)

     

    Charle Despiau, (1874-1946), était un élève de Rodin, il connue le succès et la célébrité de son vivant, on trouve ses œuvres dans plusieurs villes européennes, mais aussi aux Etats-Unis et au Japon ! En 1924 il réalisa La Faunesse, qui fut présentée à l'Exposition Internationale des Arts décoratifs et industriels modernes de 1925. L’État décida d'en faire l'acquisition pour la somme de 9000 fr1. La statue fut déposée au dépôt  des Arts-Décoratifs, où elle resta jusqu'à ce que l’État la propose à la ville de Saint-Nazaire.

     

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    Maquette de La Faunesse, plâtre et gomme laquée, h. 48,5 x l. 24 x p. 17,5 cm, leg de madame Despiau en 1960, musée George Pompidou, (crédit photographique : © Réunion des Musées Nationaux/Agence photographique de la Réunion des Musées Nationaux/Dist. RMN-GP)

     

     

    L'arrivée à Saint-Nazaire :

     

    En février 1926, François Blancho, nouvellement élu maire de Saint-Nazaire, se rendit à Paris, accompagné de Lecomte, secrétaire général de la Mairie, pour négocier l'emprunt pour la construction d'habitations bon marché, de l'agrandissement de l’École pratique, discuter de l'éclairage de l'avenue de Chantonay, de la transformation de la gare, de la libération définitive des terrains des Grands champs, mais aussi convenir du protocole pour la fête donnée à l'occasion de l’inauguration prévue pour le 26 juin 1926 du Monument du débarquement américain qu'une association américaine vient d'offrir à la municipalité. Ce don poussa le Gouvernement français à offrir, (en réalité confier à titre d’usufruit), à son tour deux statues à la ville. Nous ne pouvons pas affirmer si le choix des œuvres fut imposé ou à choisir parmi une liste de proposition. La légende dit que François Blancho aurait choisi dans les réserves, ce que semblent confirmer les articles de presse de l'époque. Le 7 février 1926, Ouest-éclair annonça l'arrivée prochaine par train de La Faunesse de Charles Despiau, en pierre calcaire, et L'Adolescente, (répertoriée sous le nom de Primitiae), de Jean-Baptiste Baujault, (1828-1899), en marbre. Les deux œuvres étaient des œuvres d'artistes reconnus, même si Jean-Baptiste Baujault était démodé, et que sa statue était dans les réserves depuis 1895.

     

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    L'Adolescente de Jean-Baptiste Baujault, marbre, h. 145 x l. 60 x p. 60

     

    A l'origine La Faunesse devait être érigée au square de la Marine, parfois nommé square de la Gare, un petit jardin qui se trouvait au niveau du parking du supermarché devant la Base-sous-marine, on l'installa dans le Nouveau jardin des plantes. L'Adolescente était destinée au square Delzieux, jardin qui se trouvait alors derrière l'église Saint-Nazaire. Les deux statues tardèrent à arriver, le 27 avril 1926 Ouest-éclair annonça leur livraison imminente, une note officielle de donation par l'Etat ayant été publiée le 2 avril précédent. Les deux statues divisèrent l'opinion, surtout L'Adolescente que la Mairie avait décidé de placer derrière l'église Saint-Nazaire. Jean-Baptiste Baujault sculptait toujours des corps adolescents, fille ou garçon, d'une grande sensualité. Placer derrière une église la statue d'une jeune fille nue à l'oreille de laquelle chuchote un faune était une provocation, même si Blancho s'en défendit toujours devant la presse, personne ne fut dupe. Les deux statues furent transportées devant l'église Saint-Nazaire pour recevoir « le baptême civil ». Pour les anticléricaux La Faunesse était le « Symbole de la Liberté, large, tolérante, sans vain sectarisme antireligieux dont jouissent tous tes citoyens de Saint-Nazaire, et L’Adolescente, l'image de la candeur, de la pureté des intentions et de l'innocence de nos édiles2 » Les autorités religieuses et les paroissiens de l'église s'en offusquèrent. En juin 1926 les travaux du square Delzieux furent achevés : plantations, grilles autour du jardin, et piédestal destiné à L’Adolescente. Les tentions entre cléricaux et anticléricaux étaient à leur comble. Le 6 juin, jour de la Fête Dieu, à l'église Saint Gohard, les communistes avec de Saint-Nazaire et de Trignac, se présentèrent avec leur drapeau rouge en tête chantant l'International, devant les fidèles assemblés. Des paroissiennes s'emparèrent du drapeau rouge et le mirent pièces. Il s'ensuivit une bagarre générale durant laquelle le commissaire de police Radiguet se prit un poing dans l’œil. Le maire appela au calme, et on l'accusa d'envenimer les choses avec l’installation de L'Adolescente. François Blancho, « une main sur le cœur l'autre dans sa poche3 », fit ce discours : « Nous savons, on nous accuse d'avoir organisé une émeute et lancé nos bataillons sur les catholiques. C'est une atroce calomnie. La preuve c'est que sur cette même place où s'est opérée la dislocation de nos troupes après nos paroles de modération et de sagesse, nous mettons cette Adolescente qui dira aux générations à venir notre innocence et sera comme le symbole permanent de notre amour pour le beau, le vrai, le bien. »

     

    Installation et vandalisme de L'Adolescente:

     

    Le vendredi 20 juin 1926 Ouest-éclair annonça l’installation sur son socle de L'Adolescente, et la visite à la rédaction de deux dames en noir indignées par la statue, apportant des lettres de protestation. L'une d'elles dit : « Vraiment, monsieur, c'est le commencement de la fin. Par qui sommes-nous gouvernés, grands dieux !!! A-t-on idée de camper un satyre et une jeune fille nue près d'une église ! C'est abominable. Les enfants regardent et ricanent. Les écolières aux yeux trop éveillés contemplent et font leurs réflexions ! » , et l'autre ajouta dans un soupir : « O tempora ! O mores ! ». La rédaction défendit la statue, tout en la critiquant : « Eh bien, là, mesdames, vous exagérez. Le Gouvernement a fait un don à la ville de Saint-Nazaire. Vous pensez qu'il n'a choisi, parmi ses statues, ni la Vénus de Milo, ni l'Athéna Promachos de Phidias. Il y avait, dans un coin, quelque part, une petite adolescente dont la hanche trop développée aurait, de suite, fait fuser les rires des Parisiens, si jamais cette effigie s'était dressée sur une place publique de la capitale. Par contre, le visage n'est pas mal et semble impassible devant le flux de paroles que doit déverser le Méphistophélès dont la tête se dresse derrière la chevelure de l'Adolescente. Avec ça on a mis un piédestal qui, par ses dimensions énormes, écrase la frêle statue. De loin, ce socle attire et retient tous les regards. Quant à cette bravade contre l'église Saint-Nazaire que personnifierait, nuit et jour, l'Adolescente du square Delzieux. laissez-moi rire le suis absolument persuadé qu'aucun membre du Conseil municipal n'y a songé. »

     

    La statue fut régulièrement couverte de boue ou de graffitis, puis un soir on la vandalisa dans la nuit du 7 au 8 août 1929. Le lendemain l'Ouest-éclair titra : « Une femme décapitée et mutilée « et compara l'action à celle du citoyen Picard qui en mai 1794 avait été chargé de détruire toutes les statues de saints et les ornements héraldiques de la paroisse. Des personnes avaient escaladé les grilles du square, armés de barres de fer, ont brisé en plusieurs parties le bras droit de l'Adolescente et coupé sa tête qu'ils emportèrent. L'affaire fit grand bruit, les Nazairiens se précipitèrent pour constater les dégâts, même la revue L'Art vivant relata l'événement. La police fit des relevés d’empreintes de pied, collecta des témoignages. Le commissaire Pacaud, assisté par le brigadier Bodin, détermina que l'acte avait été commis peu après 2h du matin, à la fermetures des cafés, après la ronde des agents. La rédaction de Ouest-éclaire reçu des lettres de dénonciation, anonymes, toutes plus farfelues les unes que les autres. Le journal fit plusieurs articles sur le sujet, et l'enquête piétina. La ville était pleine de rumeur, la tête se trouvait dans un café chic de la ville, puis à Paris, une personne aurait promis de la renvoyer par caisse au musée...

     

    La municipalité se décida dans les mois suivant à remplacer la statue par un but d'Henri Gautier, en bronze, minuscule, perché sur un socle démesuré, qui le rendait un peu ridicule. Cette erection était prévue de longue date, mais le lieu n'avait pas été encore fixé. On inaugura le nouveau monument le 1er mai 1930. Le devenir de L'Adolescente nous est inconnu, elle fut semble-t-il reléguée dans les réserves du musée, et ses restes détruits durant les bombardements.

     

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    Le square Delzieux avec le monument à Henri Gautier

     

     

    La Faunesse vandalisée à son tour :

     

    Dans la nuit du 6 au 7 décembre 1929 La Faunesse fut à son tour mutilée. Elle avait été placée au le Nouveau jardin des plantes, dans un bosquet. Le méfait fut découvert par « un vieillard aux moustaches blondes » à qui on oublia de demander qui il était, ce qui obligea à un appel à témoin pour le retrouver. Les jardiniers constatèrent que l'intrusion avait été accomplie par l'avenue de Béarn. L'enquête révéla que le crime avait eu lieu vers 19h30 le 6 décembre, alors qu'un orage faisait rage sur la ville. Madame Hautcoeur, née Félicité Huet, domiciliée 23 rue Jean Macé, dit avoir entendu alors qu'elle passait à l'angle de l'avenue Lesseps et Pornicher, « deux coups sur la pierre à quelques secondes d’intervalle, puis un martelage ininterrompu4 ». Bien sûr on accusa les ligues catholiques de l'acte. Tout comme pour L'Adolescente, il fut impossible de trouver les coupables. La Faunesse fut " restaurée ", en réalité un employé municipal mis un peu de ciment sur le bras et la cuisse fracturés, et laissée à son emplacement. Elle échappa aux bombardements, à la transformation par la municipalité Batteux du Nouveau jardin des plantes en espace résidentiel. Espérons que la nouvelle municipalité procédera à sa restauration et à sa mise en valeur, où que le Fond National d'Art Contemporain, qui en est le légal propriétaire, agira.

     

     

     

    1 Information délivrée par la Base Joconde et par Elisabeth Lebon, auteur de « Charles Despiau (1874-1946) - catalogue raisonné de l'œuvre sculptée », thèse de doctorat d'Histoire de l'art, 4 vol. texte, 3 vol. planches, sous la direction de Mme Mady Ménier, Paris I-Panthéon Sorbonne, 1995. - Lire son article en ligne sur Charles Despiau sur : http://www.sculpture1940.com/wb/pages/despiau.php – La statue en pierre fut cependant réalisée par Passani*, sous la direction de Charles Despiau. (*C'est probablement Decimo Passani, (Carrare 1884 - 1952 Florence), connu surtout pour ses terracottas.)

    2 Ouest-éclair du 27 avril 1926.

    3 Ouest-éclair du 16 juin 1926.

    4 Ouest-éclair du 12 décembre 1929.

  • Charles Beilvaire, un peintre nazairien oublié

     

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    Le vieux Môle, Charles Beilvaire, coll. Mahé.

     

     

    Quand on recherche des vues anciennes de Saint-Nazaire, on finit par trouver des dessins à la plume réalisés par Charles Beilvaire, représentant l'ancien bourg de Saint-Nazaire au 19e siècle. L'Ecomusée de Saint-Nazaire possède trois dessins au crayon et un dessin à la plume de cet artiste. Fernand Guériff a reproduit plusieurs dessins de Beilvaire dans son livre "Le Vieux Saint-Nazaire", édité aux Éditions Jean-Maris Pierre en 1987. Certaines de ces vues furent réalisées par Charles Beilvaire entre 1882 et 1886, d'après des dessins plus anciens, conservés par des particuliers, dont une série datant des années 1830. Le bombardement de Saint-Nazaire du 28 février 1943 a anéanti la maison de la famille Beilvaire, mais aussi de les collections de Charles, qui, outre ses œuvres personnelles, comportaient des documents iconographiques, des manuscrits, des publications, anciens concernant Saint-Nazaire, l'estuaire de la Loire, la Grande-Brière1, la marine à voile, et qui devaient servir à un fond muséal projeté par Charles Beilvaire. Cette destruction a entraîné au passage la disparition pure et simple de la mémoire collective Charles Beilvaire, qui pourtant fut de son vivant un artiste reconnu, tant au protectorat du Maroc où il fut en poste, qu'en Loire-Atlantique. On trouve encore des peintures, des dessins, des aquarelles, de Charles Beilvaire. Si ses marines du Maroc ne sont pas rares, ces marines de l'Estuaire de la Loire le sont presque devenues, et il est fort difficile aujourd'hui d'en trouver des originales, fort prisées des collectionneurs.

     

    Contrairement à ce René de Kervilers a écrit dans sont ''Répertoire général de bio-bibliographie bretonne'', Charles Beilvaire n'est pas natif de Saint-Nazaire, mais de Paimboeuf, où sa famille avait fait souche. Charles Beilvaire expliqua dans la dernière interview qu'il accorda à R. Montaron dans L'Ouest Éclair du 17 décembre 1943, qu'il est arrivé à Saint-Nazaire à l'âge de deux ans.

     

    Généalogie :

     

    De son vivant Charles Beilvaire prétendit qu'il était issu d'un marin espagnol venu s'établir sur l'Estuaire de la Loire, mais en réalité les Beilvaire sont une famille de cultivateurs et de marins du pays de Retz, plus précisément originaire de la rive ouest du lac de Grand-Lieu.

     

    I° Jean-Antoine-Simon Beilvaire, né en 1778, marin, domicilier à Paimboeuf, époux d'Adele-Euphrosine Séjourné, née en 1801, d'où :

    II° Charles Victor Beilvaire, (Paimboeuf 18 janvier 1832 - 10 octobre 1891 Saint-Nazaire), matelot, il passa trois années aux Indes avant de revenir se marier au pays ; décoré de la médaille d'argent 2e classe de Sauvetage le 28 février 1884 ; époux d'Anne-Elisa Nicou, (elle serait d'après l'acte de mariage de son fils Jules, décédée à Saint-Nazaire le 22 janvier 1870, mais nous n'avons pas trouvé trace de l'acte) ; le couple aménage en 1863 à Saint-Nazaire, et s'établit rue Neuve, d'où :

    1° Charles-Julien, né à Paimboeuf le 15 décembre 1861, décède après décembre 1943, probablement à Fontenay-le-Comte chez son frère, chez qui il s'était réfugié ;

    2° Jules-François, (Saint-Nazaire 17 juillet 1867 - 23 juillet 1959 Fontenay-le-Comte), technicien de la marine ; marié le 26 mai 1889 à Fontenay-le-Comte avec Alida-Anna-Anais-Marie Videt, (° Fontenay-le-Comte 4 août 1872), fille d'Ernest Auguste Vinet, chapelier à Fontenay, et de feu Eloïse-Marie-Augustine-Adèle Poupin, (+ 6 novembre 1874 Fontenay-le-Comte), d'où un fils qui hérita des droits de son oncle.

     

    Biographie :

     

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    Charles Belvaire, photographie publiée dans la revue ''France Maroc''  de mars 1925.

     

     

     

    Charles-Julien Beilivaire a donc pris en 1863 le bac à Mindin avec ses parents depuis Paimboeuf où il est né le 15 décembre 1861, pour emménager à Saint-Nazaire rue Neuve. Cette maison fut celle de sa vie, son frère y est né, ses parents y sont morts. Le port de Saint-Nazaire était alors tout neuf ; R. Montaron dans son interview de Charles Beilivaire pour L'Ouest Éclair du 17 décembre 1943, nous rapporte à ce sujet, à travers les souvenirs de Charles Beilvaire, que le port de Saint-Nazaire ne comportait alors qu'un seul bassin où « s'entassaient pêle-mêle jusqu' à 110 voiliers. Ils se tenaient si près les uns des autres qu'ils créaient comme un pont et que, sautant d'un bord à l'autre, le petit Beilvaire pouvait passer du quai Démange au quai du Commerce.

     

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    Le port de Saint-Nazaire en 1864, coll. Odoevsky Maslov.

     

     

    Son âme d'enfant, inconsciemment éprise d'art, s'émerveillait devant l'imagé aérienne et comme insaisissable de ces longs courriers aux voiles arachnéennes et qui frémissaient au souffle du large comme des ailes d'oiseaux. Aussi, dès qu'il put tenir entre ses menottes, un crayon, Charles Beilvaire commença à prendre des croquis. Ce n'était certes pas parfait, mais la fidélité y était incluse et, plus tard, elle devait servir à l'homme en plein épanouissement intellectuel, à reconstituer exactement tel vieux coin du ''Petit Maroc2'' ou encore tel gréement de trois mâts franc disparu. Son père, précisément, courait le grand large sur la dunette d'un de ces magnifiques bâtiments de la Marine en Bois. En ce temps-là, les records du ''Ruban Bleu'' n'existaient point... Chaque navire était tributaire du vent, des éléments comme ces mouettes incessamment balancées au-dessus des vagues et parcourant des distances considérables sans qu'on y prenne garde. Mon père, m'a confié M. Beilvaire, est resté trois ans aux Indes, avec lesquelles nous faisions jadis un gros commerce. Tous les voiliers ou presque qui fréquentaient le port de Saint-Nazaire, venaient de là-bas, avec leurs cargaisons d'épices et de fruits aux lourdes senteurs ou de sucre de Bourbon. Nous guettions leur arrivée au bout du môle. Nous reconnaissions de loin, de bien loin, à la limite d'horizon, le ''Penseur'', le ''Navigateur'',1' ''Epervier'', l' ''Isabelle'' ou encore le ''Persévérant'', à cause de leurs cacatois ou de leurs perroquets. Ceux-là appartenaient à la vraie Marine en bois. On saluait aussi le passage des ''guanotlers'', des trois mâts de 3.000 tonnes qui importaient en France le guano des îles Chiloé (Chili et Pérou). 3,000 tonnes !? Ça nous paraissait formidable !.. Je vis. un jour, aussi le plus grand voilier français '' La Victorine '', qui faisait un peu plus de 3.000tonnes et les deux ''France'', qui étaient des cinq mâts. Après les navires mixtes comme 1' ''Eugénie'', il y eût les bateaux à roues... C'était déjà l'avènement de la vapeur. La première unité qui relâcha à Saint-Nazaire fut le ''Nouveau Monde''. Il mesurait 105mètres de longueur, atteignait New-York en... 25 jours ! C'étaient, d'ailleurs, de mauvais bateaux qui ''engageaient'' par grosse mer. Et puis le progrès est venu... On a construit ''Normandie''... »

    Bon élève, il fit Ponts-et-Chaussées et fut reçu au concours de de 1882. Il fut affecté à l'emploie de conducteur des Ponts-et-Chaussées le 17 novembre 1882. Son premier poste fut à Saint-Nazaire en 1883 sur le chantier d'agrandissement du port, puis il intégra le Service des eaux dont il devint rapidement le directeur. Très intéresse par les arts, il se perfectionna au dessin, s'initia à l'aquarelle et à la peinture à l'huile. Il fonda avec monsieur Fouché la société de gymnastique et de tir ''La Nazairienne'', club sportif réservé aux hommes3. La fondation de ce club sportif et ses fonctions d'ingénieur lui valurent d'être décoré des Palmes académiques. Il fut élevé au grade d'officier académique en 1907 alors qu'il était membre de la commission du musée à Saint-Nazaire, institution qui fut inaugurée le 4 mars 1908. Charles Beilvaire était parfaitement intégré dans la vie nazairienne, sa position de conducteur des Ponts-et-Chaussées de première classe détaché au service de la ville faisait de lui une personnalité incontournable, mais un arrêté du 9 décembre 1909 le nomma dans le département de la Seine-Inférieure, au service de la navigation de la Seine (4e section). Ce changement de poste ne fut pas de son goût, il n'arriva pas à se faire à des amis à Rouen. Un arrêtés du 24 février 1911 il fut « mis en congé, hors cadres »4. Un décret du 15 mars 1911 l'autorisa à entrer au service de la Compagnie parisienne de distribution d'électricité, une société privée fondée en 1907. Il réintégra la fonction publique et fut nommé le 1er juillet 1920 à la sous-direction du Chemin de fer et Travaux publics du Maroc, puis le 23 janvier 1925, il obtint sa nomination au service détaché, sur ancienneté, puis par décret du 28 mars 1925 il est admis à faire valoir ses droits à la retraite, et cesse ses fonctions à la même date.

     

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    Exemples de marines peintent à Casablanca, publiées dans la revue ''France Maroc'' de mars 1925.

     

    R. Montaron nous apprends cependant qu'il resta onze années au Maroc, il ne revint dont à Saint-Nazaire qu'en 1931, avec «  350 aquarelles ». Le 7 mars 1932 il est fait officier de l'Instruction publique « pour services rendus aux arts ». Définitivement revenu à Saint-Nazaire, on le retrouve prenant part à partir de 1932 aux différentes manifestations de ''La nazairienne'', de l’École municipale de dessin, et du Groupe artistique de Saint-Nazaire. Le groupe fit d'ailleurs plusieurs fois acquisition de certains de ces marine peinte à l'huile pour constituer des prix à sa tombola annuelle, la dernière fois pour celle du 18 mars 1940... Il exposa aussi régulièrement dans la salle de l’École municipale de dessin au côté des autres membres du Groupe artistique, et collabore activement comme illustrateur au journal Le Courrier de Saint-Nazaire, journal locale, situé politiquement du côté la droite royaliste et catholique, à qui l'ont doit de nombreux articles et publications sur le patrimoine et l'histoire de la commune. En 1943 Charles Beilvaire a alors 82ans, Montaron rapporte : « après 60 années d'efforts patients, assidus et discrets, cet artiste allait enfin pouvoir constituer son Musée personnel et l'offrir à la ville de Saint-Nazaire ou — en attendant la fin des événements, à celle de Nantes — lorsque survint l'affreux bombardement du 28 février qui, en quelques secondes, anéantit toute l'œuvre réalisée. — J'étais parti la veille de la catastrophe — nous dit encore M. Beilvaire — le 27 février, mais je n'ai rien rien pu sauver, pas même mes violons, pas même mes papiers de famille... rien... et, à mon âge, cela revêt un e signification douloureuse ! Je fus à Pont-Rousseau d'où je repartis pour Fohtenay-le-Comte que Je connaissais déjà depuis longtemps. J'y vins, pour la première fois, en 1880, afin de faire les études préliminaires à l'établissement de la vole ferrée Fontenay-Cholet. Comme vous voyez, ce n'est pas une nouveauté. » On perd ensuite sa trace, il est probablement décédé à Fontenay-le-Comte chez son frère.

     

     

    1 Sur la suggestion d'un ami, il proposa se documentation brièronne à Anatole Le Bras pour qu'il en fasse une livre, qui accepta, mais peu après, déclaré forfait. Ce fut Alphonse de Chateaubriant qui fut chargé de cette entreprise et qui en fit le roman ''La Brière'' publié en 1923, Grand Prix du roman de l'Académie française, que, ironiquement, il n'illustra pas, et qui le fut pour sa réédition de 192, par un autre nazairien, René-Yves Creston.
     
     
    2 Cette appellation saugrenue de '' Petit Maroc '' est apparue dans la presse en 1930, il est surprenant que Beilvaire utilisa ce surnom alors tout neuf pour désigner le vieux bourg de son enfance.
     
     
    3 Cette société souffrit de la mobilisation générale du premier conflit mondiale. Mise en sommeil durant les premiers mois de la guerre, elle ne réouvrit qu'en mars 1925, avec le concours de la municipalité. Elle était avant le première guerre-mondiale réputée pour être très prisée de la scène gay nazairienne de l'époque.
     
    4 Son poste à Rouen ne fut attribué à un autre qu'en janvier 1913 !