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  • La Faunesse et L'Adolescente

     Si vous avez poussé la curiosité à vous approcher du manoir du Sable à côté du Jardin des plantes, vous avez dû voir devant la façade enduite couleur abricot de cette maison qui est la plus ancienne encore existante de Saint-Nazaire[1], sous les arbres de la cour, une sculpture figurant une femme nue. Aucune information n'est disponible à son sujet, les gens du voisinage ont interrogé la Mairie, mais personne n'a pu leur répondre. La mémoire de Saint-Nazaire tient parfois de la chasse au trésor, et cette statue est un. Oui, c'est trésor, car cette statue, couverte de mousse, oubliée dans un coin se nomme La Faunesse est l’œuvre d'un très grand sculpteur : Charles Despiau.

     

     

     

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    La Faunesse de Charles Despiau, 1925, h. 2,40 x l. 1,25 x p. 0,85, 

    (Photographies de David Silvestre)

     

    Charles Despiau, (1874-1946), était un élève de Rodin, il connue le succès et la célébrité de son vivant, on trouve ses œuvres dans plusieurs villes européennes, mais aussi aux Etats-Unis et au Japon.  En 1924 à la suite d’une maquette en plâtre et gomme laquée, Despiau fit réaliser cette statue, en réalité un bas-relief en taille directe, sous sa direction, par Decimo Passani[2], en pierre de Lens.

    L’œuvre fut présentée à l'Exposition Internationale des Arts décoratifs et industriels modernes de 1925. L’État décida d'en faire l'acquisition pour la somme de 9.000 francs. Elle fut déposée au dépôt des Arts-Décoratifs, où elle resta jusqu'à ce que l’État la propose à la ville de Saint-Nazaire.

     

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    Maquette de La Faunesse, plâtre et gomme laquée, h. 48,5 x l. 24 x p. 17,5 cm, leg de madame Despiau en 1960, musée George Pompidou, (crédit photographique : © Réunion des Musées Nationaux/Agence photographique de la Réunion des Musées Nationaux/Dist. RMN-GP)

     

    Les deux sculptures étaient des œuvres d'artistes reconnus, même si Jean-Baptiste Baujault était démodé, et que sa statue était dans les réserves depuis 1895.

     

    En février 1926, François Blancho, nouvellement élu maire de Saint-Nazaire, se rendit à Paris, accompagné de Lecomte, secrétaire général de la Mairie, pour négocier l'emprunt pour la construction d'habitations bon marché, de l'agrandissement de l’École pratique, discuter de l'éclairage de l'avenue de Chantonay, de la transformation de la gare, de la libération définitive des terrains des Grands champs, mais aussi convenir du protocole pour la fête donnée à l'occasion de l’inauguration prévue pour le 26 juin 1926 du Monument du débarquement américain qu'une association américaine vient d'offrir à la municipalité. Ce don poussa le Gouvernement français à confier à son tour deux statues à la ville. Nous ne pouvons pas affirmer si le choix des œuvres fut imposé ou à choisir parmi une liste de proposition. La légende dit que François Blancho aurait choisi dans les réserves, ce que semblent confirmer les articles de presse de l'époque. Le 7 février 1926, Ouest-éclair annonça l'arrivée prochaine par train de La Faunesse de Charles Despiau, en pierre calcaire, et L'Adolescente, dont le vrai nom Primitiae, un marbre de 145 x 60 x 60 cm, œuvre de Jean-Baptiste Baujault, (1828-1899).

     

    Les deux sculptures étaient des œuvres d'artistes reconnus, même si Jean-Baptiste Baujault était démodé, et que sa statue était dans les réserves depuis 1895.

     

     

    Les deux sculptures tardèrent à arriver, le 27 avril 1926 Ouest-éclair annonça leur livraison imminente, une note officielle de dotation par l'Etat ayant été publiée le 2 avril précédent. Les deux statues divisèrent l'opinion, surtout L'Adolescente que la Mairie avait décidé de placer au square Delzieux[3], espace vert qui se trouvait alors derrière l'église Saint-Nazaire. Jean-Baptiste Baujault sculptait toujours des corps adolescents, fille ou garçon, d'une grande sensualité. Placer à proximité d’une église la statue d'une jeune fille nue à l'oreille de laquelle chuchote un faune était une provocation, même si Blancho s'en défendit toujours devant la presse, personne ne fut dupe. La Faunesse devait être érigée au square de la Marine, parfois nommé square de la Gare, un petit jardin qui se trouvait au niveau du parking du supermarché devant la Base-sous-marine, on préféra l'installer dans le Nouveau jardin des plantes.

     

    La situation commença à s’envenimée quand le maire fit placer devant l'église Saint-Nazaire les deux nus pour y recevoir « le baptême civil ». Pour les anticléricaux La Faunesse était le « Symbole de la Liberté, large, tolérante, sans vain sectarisme antireligieux dont jouissent tous tes citoyens de Saint-Nazaire, et L’Adolescente, l'image de la candeur, de la pureté des intentions et de l'innocence de nos élites[4] » Les autorités religieuses et les paroissiens de l'église s'en offusquèrent. En juin 1926 les travaux du square Delzieux furent achevés : plantations, grilles autour du jardin, et piédestal destiné à L’Adolescente. Les tensions entre cléricaux et anticléricaux étaient à leur comble. Le 6 juin, jour de la Fête Dieu, à l'église Saint Gohard, les communistes de Saint-Nazaire et de Trignac, se présentèrent avec leur drapeau rouge en tête chantant l'International, devant les fidèles assemblés. Des paroissiennes s'emparèrent du drapeau rouge et le mirent pièces. Il s'ensuivit une bagarre générale durant laquelle le commissaire de police Radiguet se prit un poing dans l’œil. Le maire appela au calme, et on l'accusa d'envenimer les choses avec l’installation de L'Adolescente. François Blancho, « une main sur le cœur l'autre dans sa poche[5] », fit ce discours : « Nous savons, on nous accuse d'avoir organisé une émeute et lancé nos bataillons sur les catholiques. C'est une atroce calomnie. La preuve c'est que sur cette même place où s'est opérée la dislocation de nos troupes après nos paroles de modération et de sagesse, nous mettons cette Adolescente qui dira aux générations à venir notre innocence et sera comme le symbole permanent de notre amour pour le beau, le vrai, le bien. »

     

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    L'Adolescente de Jean-Baptiste Baujault, marbre, h. 145 x l. 60 x p. 60

     

    Le vendredi 20 juin 1926 Ouest-éclair annonça l’installation sur son socle de L'Adolescente, et la visite à la rédaction de deux dames en noir indignées par la statue, apportant des lettres de protestation. L'une d'elles dit : « Vraiment, monsieur, c'est le commencement de la fin. Par qui sommes-nous gouvernés, grands dieux !!! A-t-on idée de camper un satyre et une jeune fille nue près d'une église ! C'est abominable. Les enfants regardent et ricanent. Les écolières aux yeux trop éveillés contemplent et font leurs réflexions ! », et l'autre ajouta dans un soupir : « O tempora ! O mores ! ». La rédaction défendit la statue, tout en la critiquant : « Eh bien, là, mesdames, vous exagérez. Le Gouvernement a fait un don à la ville de Saint-Nazaire. Vous pensez qu'il n'a choisi, parmi ses statues, ni la Vénus de Milo, ni l'Athéna Promachos de Phidias. Il y avait, dans un coin, quelque part, une petite adolescente dont la hanche trop développée aurait, de suite, fait fuser les rires des Parisiens, si jamais cette effigie s'était dressée sur une place publique de la capitale. Par contre, le visage n'est pas mal et semble impassible devant le flux de paroles que doit déverser le Méphistophélès dont la tête se dresse derrière la chevelure de l'Adolescente. Avec ça on a mis un piédestal qui, par ses dimensions énormes, écrase la frêle statue. De loin, ce socle attire et retient tous les regards. Quant à cette bravade contre l'église Saint-Nazaire que personnifierait, nuit et jour, l'Adolescente du square Delzieux, laissez-moi rire le suis absolument persuadé qu'aucun membre du Conseil municipal n'y a songé. »

     La statue fut régulièrement couverte de boue ou de graffitis, puis on la vandalisa dans la nuit du 7 au 8 août 1929. Le lendemain l'Ouest-éclair titra : « Une femme décapitée et mutilée » et compara l'action à celle du citoyen Picard qui en mai 1794 avait été chargé de détruire toutes les statues de saints et les ornements héraldiques de la paroisse. Des personnes avaient escaladé les grilles du square, armés de barres de fer, brisé en plusieurs parties le bras droit de l'Adolescente et coupé sa tête qu'ils emportèrent. L'affaire fit grand bruit, les Nazairiens se précipitèrent pour constater les dégâts, même la revue L'Art vivant relata l'événement. La police fit des relevés d’empreintes de pied, collecta des témoignages. Le commissaire Pacaud, assisté par le brigadier Bodin, détermina que l'acte avait été commis peu après 2h du matin, à la fermeture des cafés, après la ronde des agents. La rédaction de l’Ouest-éclair reçu des lettres de dénonciation, anonymes, toutes plus farfelues les unes que les autres. Le journal fit plusieurs articles sur le sujet, et l'enquête piétina. La ville était pleine de rumeur qui disaient que la tête se trouvait dans un café chic de la ville, puis à Paris, une personne aurait promis de la renvoyer par caisse au musée...

    La municipalité se décida dans les mois suivant à remplacer la statue par un but d'Henri Gautier, un bronze de Louis Mahé, un sculpteur local oublié. Le buste semblait minuscule perché sur un socle démesuré mais incitait moins à la rébellion. L’érection de ce monument était prévue de longue date, cependant le lieu n'avait pas été fixé jusqu’à ce que L’Adolescente lui laisse sa place. On inaugura le nouveau monument le 1er mai 1930. Le devenir de L'Adolescente nous est inconnu, elle fut semble-t-il reléguée dans les réserves du musée, et ses restes détruits durant les bombardements. Le buste de Gautier fut fondu par les Nazis.

     

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    Le square Delzieux avec le monument à Henri Gautier

     

    Dans la nuit du 6 au 7 décembre 1929 La Faunesse fut à son tour mutilée. Elle avait été placée au le Nouveau jardin des plantes, dans un bosquet. Le méfait fut découvert par « un vieillard aux moustaches blondes » à qui on oublia de demander qui il était, ce qui obligea à un appel à témoin pour le retrouver. Les jardiniers constatèrent que l'intrusion avait été accomplie par l'avenue de Béarn. L'enquête révéla que le crime avait eu lieu vers 19h30 le 6 décembre, alors qu'un orage faisait rage sur la ville. Madame Hautcoeur, née Félicité Huet, domiciliée 23 rue Jean Macé, dit avoir entendu alors qu'elle passait à l'angle de l'avenue Lesseps et Pornicher, « deux coups sur la pierre à quelques secondes d’intervalle, puis un martelage ininterrompu[6] ». Bien sûr on accusa les ligues catholiques de l'acte. Tout comme pour L'Adolescente, il fut impossible de trouver les coupables. La Faunesse fut restaurée, en réalité un employé municipal mis un peu de ciment sur le bras et la cuisse fracturés, et laissée à son emplacement. Elle échappa aux bombardements, et se trouva à nouveau déplacé à la suite de la transformation par la municipalité Batteux du Nouveau jardin des plantes en espace résidentiel. Espérons que la nouvelle municipalité procédera à sa restauration et à sa mise en valeur, où que le Fond National d'Art Contemporain, qui en est le légal propriétaire, agira.

     

     

     

     

    [1]  Le manoir du sable est cité la première fois dans les archives en avril 1467 quand Macé de La Haye, écuyer, seigneur de la métairie de La Paquelais, et de la maison noble du Sable, comparut armé à Cheval en habillement de brigandine à la montre de noblesse tenue à Guérande.

     

    [2] Decimo Passani, (Carrare 1884 - 1952 Florence), connu surtout pour ses terracottas.

    [3] Square nommé à la mémoire de Louis Delzieux, républicain anticlérical, décédé en 1907, qui avait légué à différentes institutions charitables laïques de la municipalité le somme de 50.000 francs.

    [4] Ouest-éclair du 27 avril 1926.

    [5] Ouest-éclair du 16 juin 1926.

    [6] Ouest-éclair du 12 décembre 1929.

     

    la plus part des information concernant La Faunesse ont été délivrées par la Base Joconde et par Elisabeth Lebon, auteur de « Charles Despiau (1874-1946) - catalogue raisonné de l'œuvre sculptée », thèse de doctorat d'Histoire de l'art, 4 vol. texte, 3 vol. planches, sous la direction de Mme Mady Ménier, Paris I-Panthéon Sorbonne, 1995. - Lire son article en ligne sur Charles Despiau sur : http://www.sculpture1940.com/wb/pages/despiau.php 

     
  • Charles Beilvaire, un peintre nazairien oublié

     

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    Le vieux Môle, Charles Beilvaire, coll. Mahé.

     

     

    Quand on recherche des vues anciennes de Saint-Nazaire, on finit par trouver des dessins à la plume réalisés par Charles Beilvaire, représentant l'ancien bourg de Saint-Nazaire au 19e siècle. L'Ecomusée de Saint-Nazaire a en réserve trois dessins au crayon et un dessin à la plume de cet artiste, qui sont propriétés de la ville. Fernand Guériff a reproduit plusieurs dessins de Beilvaire dans son livre "Le Vieux Saint-Nazaire", édité aux Éditions Jean-Maris Pierre en 1987. Certaines de ces vues furent réalisées par Charles Beilvaire entre 1882 et 1886, d'après des dessins plus anciens, conservés par des particuliers, dont une série datant des années 1830. Le bombardement de Saint-Nazaire du 28 février 1943 a anéanti la maison de la famille Beilvaire, mais aussi de les collections de Charles, qui, outre ses œuvres personnelles, comportaient des documents iconographiques, des manuscrits, des publications, anciens concernant Saint-Nazaire, l'estuaire de la Loire, la Grande-Brière1, la marine à voile, et qui devaient servir à un fond muséal projeté par Charles Beilvaire. Cette destruction a entraîné au passage la disparition pure et simple de la mémoire collective Charles Beilvaire, qui pourtant fut de son vivant un artiste reconnu, tant au protectorat du Maroc où il fut en poste, qu'en Loire-Atlantique. On trouve encore des peintures, des dessins, des aquarelles, de Charles Beilvaire. Si ses marines du Maroc ne sont pas rares, ces marines de l'Estuaire de la Loire le sont presque devenues, et il est fort difficile aujourd'hui d'en trouver des originales, fort prisées des collectionneurs.

     

    Contrairement à ce René de Kervilers a écrit dans son ''Répertoire général de bio-bibliographie bretonne'', Charles Beilvaire n'est pas natif de Saint-Nazaire, mais de Paimboeuf, où sa famille avait fait souche. Charles Beilvaire expliqua dans la dernière interview qu'il accorda à R. Montaron dans L'Ouest Éclair du 17 décembre 1943, qu'il est arrivé à Saint-Nazaire à l'âge de deux ans.

     

    Généalogie :

     

    De son vivant Charles Beilvaire prétendit qu'il était issu d'un marin espagnol venu s'établir sur l'Estuaire de la Loire, mais en réalité les Beilvaire sont une famille de cultivateurs et de marins du pays de Retz, plus précisément originaire de la rive ouest du lac de Grand-Lieu. leur nom, parfois orthographié Beilbvert, vient de beil, mot poitevin employé en pays de Retz, qui signifie ventre, et de vair, c'est à dire la fourrure d’écureuil. C’est donc un patronyme issu du surnom d'un ancêtre qui devait ceindre sa taille en hiver d'une ceinture faite en fourrure d'écureuil, fourrure particulièrement recherchée au Moyen-Age.

     

    I° Jean-Antoine-Simon Beilvaire, né en 1778, marin, domicilier à Paimboeuf, époux d'Adele-Euphrosine Séjourné, née en 1801, d'où :

    II° Charles-Victor Beilvaire, (Paimboeuf 18 janvier 1832 - 10 octobre 1891 Saint-Nazaire), matelot, il passa trois années aux Indes avant de revenir se marier au pays ; décoré de la médaille d'argent 2e classe de Sauvetage le 28 février 1884 ; époux d'Anne-Elisa Nicou, (décédée à Saint-Nazaire le 22 janvier 1878) ; le couple aménage en 1863 à Saint-Nazaire, d'abord au rez-de-chaussée de l'ancienne gendarmerie rue du Calvaire, puis ils s'établit rue Neuve, d'où :

    1° Charles-Julien, dont il sera question dans cet article ;

    2° Jules-François, (Saint-Nazaire 17 juillet 1867 - 23 juillet 1959 Fontenay-le-Comte), technicien de la marine en 1889, puis dessinateur aux Chantiers de la Loire en 1907, et directeur des chantiers Belliard à Dunkerque en 1937, jusqu'à la guerre ; marié le 26 mai 1889 à Fontenay-le-Comte avec Alida-Anna-Anais-Marie Videt, (° Fontenay-le-Comte 4 août 1872), fille d'Ernest Auguste Vinet, chapelier à Fontenay, et de feu Eloïse-Marie-Augustine-Adèle Poupin, (+ 6 novembre 1874 à Fontenay-le-Comte), d'où :

    A° Maurice, né à Saint-Nazaire, commandant du cargo Carimaré en 1937, second-commandant du Normandie en juin 1939, domicilié au Havre, qui hérita des droits de son oncle ; marié, il eu un fils, prénommé Jacques, née en 1932, décédé le 4 avril 1937 au Havre ;

    B° Guy, marié  au royaume-Unis avec Miette Papon, sans postérité.

    3° Auguste-Charles, (Saint-Nazaire 5 mai 1873 - Saint-Nazaire 29 août 1893), employé, célibataire.

     

    Biographie :

     

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    Charles Belvaire, photographie publiée dans la revue ''France Maroc''  de mars 1925.

     

     

     

    Charles-Julien Beilvaire pris en 1863 le bac à Mindin avec ses parents depuis Paimboeuf où il est né le 15 décembre 1861, et passa son enfance à Saint-Nazaire rue Neuve. Cette maison fut celle de sa vie, son frère y est né, ses parents y sont morts, il avait espéré en faire un musée d'histoire locale et aussi consacrée à ses œuvres. Le port de Saint-Nazaire était alors tout neuf ; R. Montaron dans son interview de Charles Beilivaire pour L'Ouest Éclair du 17 décembre 1943, nous rapporte à ce sujet, à travers les souvenirs de Charles Beilvaire, que le port de Saint-Nazaire ne comportait alors qu'un seul bassin où « s'entassaient pêle-mêle jusqu' à 110 voiliers. Ils se tenaient si près les uns des autres qu'ils créaient comme un pont et que, sautant d'un bord à l'autre, le petit Beilvaire pouvait passer du quai Démange au quai du Commerce.

     

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    Le port de Saint-Nazaire en 1864, coll. L.O.M.

     

     

    Son âme d'enfant, inconsciemment éprise d'art, s'émerveillait devant l'imagé aérienne et comme insaisissable de ces longs courriers aux voiles arachnéennes et qui frémissaient au souffle du large comme des ailes d'oiseaux. Aussi, dès qu'il put tenir entre ses menottes, un crayon, Charles Beilvaire commença à prendre des croquis. Ce n'était certes pas parfait, mais la fidélité y était incluse et, plus tard, elle devait servir à l'homme en plein épanouissement intellectuel, à reconstituer exactement tel vieux coin du ''Petit Maroc2'' ou encore tel gréement de trois mâts franc disparu. Son père, précisément, courait le grand large sur la dunette d'un de ces magnifiques bâtiments de la Marine en Bois. En ce temps-là, les records du ''Ruban Bleu'' n'existaient point... Chaque navire était tributaire du vent, des éléments comme ces mouettes incessamment balancées au-dessus des vagues et parcourant des distances considérables sans qu'on y prenne garde. Mon père, m'a confié M. Beilvaire, est resté trois ans aux Indes, avec lesquelles nous faisions jadis un gros commerce. Tous les voiliers ou presque qui fréquentaient le port de Saint-Nazaire, venaient de là-bas, avec leurs cargaisons d'épices et de fruits aux lourdes senteurs ou de sucre de Bourbon. Nous guettions leur arrivée au bout du môle. Nous reconnaissions de loin, de bien loin, à la limite d'horizon, le ''Penseur'', le ''Navigateur'',1' ''Epervier'', l' ''Isabelle'' ou encore le ''Persévérant'', à cause de leurs cacatois ou de leurs perroquets. Ceux-là appartenaient à la vraie Marine en bois. On saluait aussi le passage des ''guanotlers'', des trois mâts de 3.000 tonnes qui importaient en France le guano des îles Chiloé (Chili et Pérou). 3,000 tonnes !? Ça nous paraissait formidable !.. Je vis. un jour, aussi le plus grand voilier français '' La Victorine '', qui faisait un peu plus de 3.000tonnes et les deux ''France'', qui étaient des cinq mâts. Après les navires mixtes comme 1' ''Eugénie'', il y eût les bateaux à roues... C'était déjà l'avènement de la vapeur. La première unité qui relâcha à Saint-Nazaire fut le ''Nouveau Monde''. Il mesurait 105mètres de longueur, atteignait New-York en... 25 jours ! C'étaient, d'ailleurs, de mauvais bateaux qui ''engageaient'' par grosse mer. Et puis le progrès est venu... On a construit ''Normandie''... »

    Bon élève, il fit Ponts-et-Chaussées et fut reçu au concours de de 1882. Il fut affecté à l'emploie de conducteur des Ponts-et-Chaussées le 17 novembre 1882. Son premier poste fut à Saint-Nazaire en 1883 sur le chantier d'agrandissement du port, puis il intégra le Service des eaux dont il devint en juin 1900 le directeur avec un appontement de 3500 fr. Il fonda en 1885 la société de gymnastique et de tir ''La Nazairienne'', société de gymnastique réservé aux hommes3, avec François Fouché, (Paimboeuf le 15 juin 1852 – Saint-Nazaire, 26 avril 1940), autre natif de Paimboeuf arrivé à Saint-Nazaire à l'age de 7 ans, comptable aux Chantiers de la Compagnie, futurs Chantiers de Penhoët. Des rumeurs commencèrent à courir. On murmurait qu'il était " myope quand [passait] une belle femme ". Il se maria le 5 juillet 1886 avec, Marie-Philomène Pierre, (Saint-Nazaire 12 août 1865), fille d'Etienne Pierre, charpentier reconverti comme buraliste, (Saint-Nazaire 22 août 1836 - Saint-Nazaire mars 1923), et de Jeanne-Marie-Ghislaine Pierre. le couple s'établie rue d'Anjou, au 111, dans la maison de la famille Pierre. Ils eurent pour enfants :

    1° Charles-Etienne, (Saint-Nazaire 29 mai 1887 - Saint-Nazaire janvier 1937), dessinateur, établi à Paris 64 rue Levis, célibataire ;

    2° Fernand-Jules-Arsène, né à Saint-Nazaire le 18 août 1888 ; mort jeune ;

    3° Georges-Marcel, né à Saint-Nazaire le 2 septembre 1890, mort jeune ;

    4° Andrée-Madeleine, née à Saint-Nazaire le 1er février 1892, établie à Paris 19 rue Lamartine, célibataire.

    Très intéressé par les arts, il se perfectionna au dessin, s'initia à l'aquarelle et à la peinture à l'huile. La fondation de ce club sportif et ses fonctions d'ingénieur, ainsi que de membre de la commission du musée de Saint-Nazaire à partir de 1905, lui valurent d'être décoré des Palmes académiques. Il fut élevé au grade d'officier académique en 1907 alors qu'il était membre de la commission du musée à Saint-Nazaire, institution qui fut inaugurée le 4 mars 1908. Charles Beilvaire était parfaitement intégré dans la vie nazairienne, sa position de conducteur des Ponts-et-Chaussées de première classe détaché au service de la ville faisait de lui une personnalité incontournable, mais un arrêté du 9 décembre 1909 le nomma dans le département de la Seine-Inférieure, au service de la navigation de la Seine (4e section). Ce changement de poste ne fut pas de son goût, il n'arriva pas à se faire à des amis à Rouen. Comme beaucoup d'homme dans son cas, il était obligé de mener une double vie, en ayant la peur d'être découvert et d’être fiché par la police de mœurs, de se retrouvé victime de la haine et d'être mis au ban de la société. Il perdit alors deux de ses enfants et son épouse. Il en profita pour obtenir un arrêtés en date du 24 février 1911 qui le « mis en congé, hors cadres »4. Un décret du 15 mars 1911 l'autorisa à entrer au service de la Compagnie parisienne de distribution d'électricité, une société privée fondée en 1907. Il réintégra la fonction publique et fut nommé le 1er juillet 1920 à la sous-direction du Chemin de fer et Travaux publics du Maroc, protectorat français que le maréchal Lyautay avait transformé en paradis pour les homosexuels hommes, et où il retrouva plusieurs Nazairiens dont la sexualité n'était pas toujours un mystère. Le 23 janvier 1925, il obtint sa nomination au service détaché, sur ancienneté, puis par décret du 28 mars 1925 il est admis à faire valoir ses droits à la retraite, et cesse ses fonctions à la même date.

     

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    Exemples de marines peintent à Casablanca, publiées dans la revue ''France Maroc'' de mars 1925.

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    un autre exemple publié le 18 aout 1934 dans Le Courrier de Saint-Nazaire.

     

    Revenu à Saint-Nazaire en 1930, avec «  350 aquarelles », on le retrouve prenant part à partir de 1932 aux différentes manifestations de ''La nazairienne'', de l’École municipale de dessin, et du Groupe artistique de Saint-Nazaire dont il fut nommé bibliothécaire en mai 1930. Le groupe fit  plusieurs fois acquisition de certains de ces marine peinte à l'huile pour constituer des prix à sa tombola annuelle, la dernière fois pour celle du 18 mars 1940. En effet, s'il était désigné comme " le peintre de la ville ", ses œuvres trouvaient difficilement preneur, et lui même ne tenait pas à s'en séparer.

    A son retour à Saint-Nazaire, il réaménagea dans la maison de son beau-père, dont il avait hérité la moitié avec ses enfants. L'autre moitié étant revenue à sa belle-sœur, Marie-Joséphine Pierre, (Saint-Nazaire 11 août 1867 - Nantes 13 juin 1958), restée célibataire, et qui avait repris le commerce paternel. C'est alors qu'Andrée, sa fille, exigea la vente de la maison pour en avoir sa part. Après un procès retentissant intentée contre son père et son frère, qui alimenta les ragots à coup d'entrefilets relatant les enchérissements chez le notaire. Père et fils ne pardonnèrent jamais à Andrée et restèrent fâchés. cette vente l'obligea à emménager au 52 de la rue de La Villès-Martin, rue la plus élégante de la ville. Ce fut un changement favorable pour lui, car la rue d'Anjou, très populaire, débouchait sur des taudis, et avait mauvaise réputation.

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    en 1932

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    en 1933

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    en février 1934.

     

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    Avec François Fouché en mars 1935 à l'occasion du banquet du cinquantenaire de La Nazairienne.

     

    Charles Beilvaire exposa régulièrement avec autres membres du Groupe artistique, et collabore activement comme illustrateur au journal Le Courrier de Saint-Nazaire, journal locale, situé politiquement du côté la droite royaliste et catholique, à qui l'ont doit de nombreux articles et publications sur le patrimoine et l'histoire de la commune. Cette collaboration se stoppa soudainement en 1935, quand Jacqueline Bruno, dont il illustrait la chronique historique, lui préféra Paul Bellaudeau, dont elle avait le même âge, et qui comme elle avait des enflammemants de catholicisme. En 1943 Charles Beilvaire avait alors 82 ans, R. Montaron rapporte : « après 60 années d'efforts patients, assidus et discrets, cet artiste allait enfin pouvoir constituer son Musée personnel et l'offrir à la ville de Saint-Nazaire ou — en attendant la fin des événements, à celle de Nantes — lorsque survint l'affreux bombardement du 28 février qui, en quelques secondes, anéantit toute l'œuvre réalisée. — J'étais parti la veille de la catastrophe — nous dit encore M. Beilvaire — le 27 février, mais je n'ai rien rien pu sauver, pas même mes violons, pas même mes papiers de famille... rien... et, à mon âge, cela revêt une signification douloureuse ! Je fus à Pont-Rousseau [chez un membre de la famille Pierre] d'où je repartis pour Fohtenay-le-Comte [chez son frère] que je connaissais déjà depuis longtemps. J'y vins, pour la première fois, en 1880, afin de faire les études préliminaires à l'établissement de la voie ferrée Fontenay-Cholet. Comme vous voyez, ce n'est pas une nouveauté. » Durant toute l'occupation, il sillonna la Vendée, avec ses couleurs, réalisant des aquarelles sur des reste de carnets de croquis. On perd ensuite sa trace, il était cependant encore vivant en 1949 année où il signait encore des aquarelles figurant Ancenis, Les Sables d'Olonne, et Saint-Gilles-sur-Vie.

     

     

     

    1 Sur la suggestion d'un ami, il proposa sa documentation brièronne à Anatole Le Bras pour qu'il en fasse une livre, qui accepta, mais peu après, déclaré forfait. Ce fut Alphonse de Chateaubriant qui fut chargé de cette entreprise et qui en fit le roman ''La Brière'' publié en 1923, Grand Prix du roman de l'Académie française, que, ironiquement, il n'illustra pas, et qui le fut pour sa réédition de 1932, par un autre nazairien, René-Yves Creston.
     
     
    2 Cette appellation de '' Petit Maroc '' est apparue dans la presse en 1926, il est surprenant que Beilvaire utilisa ce surnom alors tout neuf pour désigner le vieux bourg de son enfance, mais attendu qu'il avait vécu au Maroc, cela devait l'amuser.
     
     
    3 Cette société eut son premier stand dans l'ancienne hall aux poisson situé à coté de la Vieille Eglise, désaffectée depuis 1883. le local avait été obtenu de la municipalité sur intervention de René de Kerviler ; il s’accapara le projet de Beilvaire et Fouché, et en fut le premier président, les tenant à distance. Remplacé part Joseph Creston, adjoint au maire, la société fut mise en sommeil durant les premiers mois de la guerre, et perdit de nombreux membres sur le front. Elle ne réouvrit qu'en 1919, avec le concours de la municipalité, ses présidents furent successivement Urbain Guillet, en 1929 Renondineau, remplacé par H. Terriou, puis à nouveau par Renondineau. Elle était avant le première guerre-mondiale réputée pour être très prisée de la scène gay nazairienne de l'époque.

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    dessin qui servit d'illustration au menu du banquet du cinquantenaire de La Nazairienne.

     
    4 Son poste à Rouen ne fut attribué à un autre qu'en janvier 1913 !