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Le petit canon de Saint-Marc

 

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Le canon de Saint-Marc en 1912.

 

Il y a à Saint-Marc, un canon scellé dans le béton, entre la place de la Chapelle et la plage. C’est un canon d’appel, qui servait autrefois à alerter les sauveteurs en mer d’un péril ou d’un naufrage. Il avait ses semblables sur le port et au sémaphore de Chemoulin. On les faisait tonner, on issait un drapeau noir, et au port les canots étaient mis à l’eau[1]. C'était ainsi depuis toujours, les canots partaient de Saint-Nazaire, au pied de la Veille-Eglise, sous la protection de la main du Bon accueil[2]. Saint-Marc était doté d'une station de secours dès 1866, avec un canot, remplacé régulièrement au cours des décennies. celui offert par le belle mère de l'explorateur Charcot n'était pas le premier comme on a tendance à le croire. On consultera les Annales du Sauvetage Maritime pour connaitre les nombreuses interventions de sauvetage des marins de Saint-Marc qui précisent que la Ville de Saint-Nazaire concéda gratuitement le 17 juin 1866, à la demande du comité de la Société de Sauvetage un terrain pour la construction d'un abri pour un canot sur la plage de Saint-Marc, que la société de Sauvetage avait désigné en février précédent comme la plus apte à devenir une station de sauvetage. La station de sauvetage fut fondée officiellement en 1867.

La mémoire nazairienne raconte que l’on acquit le canon fut faite en même temps que l'établissement de la station de sauvetage, et qu’on le plaça sur la hauteur, prêt de la place de la chapelle, avec un mât. Le canon était doté d’un affût de bois à quatre roues.

 

Le canot disparu avec la motorisation, les phares et balises vendirent aux enchère les canons d’appels rendu obsolètes par la radio dont le développement se généralisa durant le premier conflit mondial[3]. Seul celui de Saint-Marc resta, symbole et fierté du bourg, mais il perdit ses roues et son affut, et fut scellé dans un bloc de béton. Un maire avait, parait-il, eut l’intention de le retirer. Cela provoqua une révolte. Est-ce vrai cette attention ? Difficile de répondre, Saint-Marc est un bourg de légendes, on l’on se plait à dire que craignant de revoir l’épisode des canons de Montmartre et une commune se proclamer, le maire de l’époque préféra ne pas y toucher.

 

Mais pourquoi le petit canon perdit-il ses roues ? Voilà une question qui revient régulièrement. La réponse nous vient des chaumières du Crépelet, ignorée de ceux qui ne viennent ici que pour les vacances :

En 1922, alors que les humains se battaient uniquement encore en Orient, les Korrigans de Saint-Marc se déclarèrent la guerre. Il faut comprendre qu’il y eut durant des siècles deux clans de Korrigans séparés uniquement par la plage. L’un, celui du Crépelet, vivait sur la colline Ouest, l’autre, celui du Château, vivait sur la colline homonyme, à l’Est. Le château, qui datait des Celtes et des Romains, a depuis longtemps disparu, mais les Korrigans de l’Est ressentirent durant des siècles fiers de ces murailles disparues, de leurs logis de pierres couchées. Leur fierté était d’autant plus grande, que, sur cette hauteur pellée par les vents, était un cerisier, qui étalait ses ramures et les nourrissait de fruits rouges et sucrés.

Sur la colline opposée, l’autre clan korrigan n’était pas malheur, et s’ils n’avaient pas de château et de cerisier, ils avaient des vignes au grappes juteuse et enivrait les nuits de fêtes. Ils regardaient avec un sourire moqueur leurs cousins de la colline du château, dont le snobisme, n’ayons pas peur du mot, leur semblait ridicule.

Un jours les humains trouvèrent qu’il serait agréable de vivre là. On construit des maisons, monsieur Tiget fonda un hôtel sur la plage. Monsieur Lourmand, industriel nantais vint, et au milieu de la vigne, au sommet de la colline Ouest, édifia une grande maison, avec une tour surmontée d’un belvédère[4]. La nouvelle construction prit le nom de Château de Saint-Marc. En faisant cela, monsieur Lourmand ignorait qu’il provoquerait une guerre entre Korrigans. Oh, elle n’eut pas lieu tout de suite. Il y eut une escalade de mots. Le château neuf, si beau, avait rendu fier les Korrigans de l’Ouest, et ceux de l’Est, furent bien jaloux de n’avoir si belle demeure. Il y avait bien, sur leur colline, une grande demeure, mais c’était un grand pavillon carré, sans tours et plombs qui font souffler le vent.

Durant des décennies, ils se narguèrent, mais un jour, ils se répondirent en chanson :

« Ah mon beau château, Ma tant'tire lire lire, Ah mon beau château, Ma tant' tire lire lo…

- Le nôtre est plus beau, Ma tant' tire lire lire, Le nôtre est plus beau, Ma tant 'tire lire lo…

- Nous le détruirons, Ma tant'tire lire lire, Nous le détruirons, Ma tant' tire lire lo…

- Comment ferez-vous ? Ma tant'tire lire lire, Comment ferez-vous ? Ma tant' tire lire lo…

- À coup de canons, Ma tant'tire lire lire, À coup de canons, Ma tant' tire lire lo… »

 

Une nuit, les Korrigans de l’Est volèrent de la poudre, et s’emparèrent du petit canon, ils le montèrent jusqu’en haut de leur colline, et l’ayant rempli de cerises, tirèrent sur les Korrigans de l’Ouest. Bruit épouvantable ! Tout Saint-Marc se réveilla ! Des cerises étaient tombées sur hôtel, qui se trouva maculé de jus rouge, et des noyaux avaient rebondi sur les ardoises et dans les gouttières. Le canon, dans la fureur de la projection, avait reculé et roulé jusqu’au bas de la colline. Les Korrigans de l’Ouest s’en emparèrent à leur tour, et la nuit suivante, tirèrent des raisins. Tout Saint-Marc se réveilla ! Des raisins étaient tombés sur hôtel, qui se trouva maculé de jus jaune, et des pépins avaient rebondi sur les ardoises et dans les gouttières. Le canon, dans la fureur de la projection, avait reculé et roulé jusqu’au bas de la colline. Les Korrigans de l’Est s’en emparèrent à nouveau…

Cela durant des nuits et des nuits… Les gens de Saint-Marc en perdirent le sommeil. Monsieur Boussenot, qui depuis 1895 avait succédé à monsieur Tiget comme hôtelier, était profondément en colère. Ses clients partaient pour ne pas revenir, ses murs étaient maculés. On se réunit à l’église, on discuta, on proposa plein de choses, mais interférer dans les affaires des Korrigans est toujours risqué, les Bretons le savent. On se décida à priver le canon de ses roues, et on le scella dans le béton. Ainsi, les humains mirent fin à la guerre des Korrigans, et l’hôtel de la plage retrouva sa blancheur et le calme pour ses clients. Quant aux Korrigans ? Ils s’en sont aller un jour avec une équipe de cinéma car on avait coupé le cerisier et arraché la vigne en se disant que cela les empêcherait aussi de se battre. Depuis ce temps-là, on n’en a plus entendu parler.

 

 

[1] En 1900 ; il y en avait deux, le Saint Philippe, le Sainte Jeanne de Faron, que l’on faisait partir du port.

[2] http://saint-nazaire.hautetfort.com/archive/2019/02/05/la-vieille-eglise-6126779.html

[3] On considéra à l’armistice que seuls les sémaphores de Chemoulin et de Saint-Gildas étaient suffisants pour la surveillance.

[4] http://saint-nazaire.hautetfort.com/archive/2012/07/25/le-chateau-de-saint-marc.html

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